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Désirs de liberté
Critiques

Désirs de liberté

Le Cinéma de l’inquiétude morale, de Michał Borczuch. Cracovie, décembre 2019. Par Chloé Larmet

 

À l’occasion du 12ème festival Divine Comédie en décembre dernier, Michał Borczuch a présenté sa dernière création Le Cinéma de l’inquiétude morale (Kino Moralnego Niepokoju) et a remporté le Prix de la meilleure mise en scène. Une distribution parfaite, une scénographie d’une plasticité étonnante et délicieusement ludique, un texte saisissant. Que demander de plus ?

 

« On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu’on ne s’y attend de sa part en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions régnantes de son temps. Il est l’exception ; les esprits asservis sont la règle. »

Friedrich Nietzsche, Humain trop humain

Les personnages du Cinéma de l’inquiétude morale de Michał Borczuch donnent raison à Nietzsche : la liberté, c’est bien beau, mais encore faut-il l’assumer et savoir qu’en faire. Et si beaucoup aimeraient se vanter d’être un esprit libre, peu le sont réellement. Car comment distinguer ce qui, dans nos désirs, ne nous appartient pas et est le fruit des diktats de la société ? Jusqu’à quel point peut-on construire sa réalité sans qu’elle ne devienne une fiction ? Et est-on sûr, finalement, de savoir distinguer l’un de l’autre ?

Sorti tout droit de l’Académie des Beaux-Arts et du Conservatoire d’Art dramatique de Cracovie, le jeune artiste Michał Borczuch s’empare d’une question a priori intime – que vais-je faire de ma liberté ? – et compose une fiction théâtrale à la portée universelle. Explorant avec un plaisir contagieux la plasticité du théâtre et ses frontières avec la réalité, il construit une fable sans morale aucune dans laquelle on croise trois générations de personnages : des jeunes de vingt ans vivant en colocation et profitant des joies de Netflix, deux frères quinquagénaires brisés face au succès de leur sœur, actrice reconnue et au milieu de tout cela, un quarantenaire qui veut tout quitter pour construire sa cabane dans la forêt. Lui, c’est Thoreau (Henry David de son prénom). Le célèbre philosophe et naturaliste américain auteur de Walden ou la vie dans les bois se retrouve ici au beau milieu d’un joyeux bordel théâtral, une hache à la main, au cas où on croiserait un arbre quelconque à abattre (ou un néon, faute de mieux). Ses désirs de liberté et de nature constituent le fil directeur de la pièce, fil auquel viendront ensuite s’emmêler – car le désir ne vient jamais seul – les films de Krzysztof Kieślowski et les performances de Józef Robakowski. Du premier, c’est en particulier Amateur qui se retrouve sous les feux de la rampe, soit le récit d’un homme qui décide de filmer la naissance de sa fille et qui, pris de passion par l’outil cinématographique, en vient à préférer le cinéma à sa propre vie. Ou à faire de sa vie un cinéma. Comme on voudra. Et les personnages du Cinéma de l’inquiétude morale de reconstituer, sous les yeux des spectateurs, des scènes du film, brouillant toujours davantage la frontière entre fiction et réalité. De même, la référence à Samochody Samochody (Voitures, voitures) rappelle combien il est facile de transformer une scène d’ordinaire inaperçue et banale – des voitures qui roulent – en une œuvre d’art par le seul pouvoir de la parole. Nommer la réalité, c’est faire naître la fiction.

 

Le texte inédit de Tomasz Śpiewak (qui signe également la dramaturgie du spectacle) navigue avec une virtuosité certaine entre ces matériaux littéraires et artistiques, laissant chacun d’eux contaminer l’autre. Avec une langue d’une précision et d’une poésie remarquable, il démonte avec humour les stéréotypes des désirs d’aujourd’hui pour les inscrire dans une réflexion plus large où réalité et fiction peinent à se distinguer.

Et puisque la frontière entre les deux ne tient plus, autant en profiter et faire du plateau du Cinéma de l’inquiétude morale un espace de liberté comme seul le théâtre peut en construire. On frissonnera ainsi de plaisir en se baignant sur un plan incliné sans aucune goutte d’eau, on fera la liste de toutes ces choses que l’on aime faire en tournant en rond autour d’un carré, on jouera au cochon pendu sur une barrière jaune, en lisière de plateau et on prendra le temps de rêver en regardant le public. Et si la plupart des metteurs en scène contemporain usent avec un systématisme parfois déroutant de la vidéo sur scène, rares sont ceux qui l’intègrent avec autant d’intelligence que Michał Borczuch. C’est qu’au-delà de son emploi dramaturgique classique (hors champs, dédoublement de la scène filmée en direct et reprojetée en noir et blanc faisant de l’image filmée un élément factice et autres gros plans permettant d’accéder aux pensées intérieures de certains personnages), la vidéo est aussi traitée comme un matériau plastique. Ainsi de ces projections de pixels colorés qui floutent les contours des corps des comédiens, comme si le grain de leur peau se retrouvait soudain à la surface des choses et formait un quatrième mur sensible.

 

A l’heure où la création artistique en Pologne est sans cesse mise en danger, les désirs de liberté n’en sont que plus précieux. Et puisqu’il faut choisir une arme pour les défendre, Michał Borczuch semble avoir trouvé la sienne : le théâtre. Et croyez-moi, elle est redoutable.

 

Le spectacle sera repris au Nowy Teatr du 14 au 16 mars 2020. Plus d’information à l’adresse suivante : https://nowyteatr.org/en/kalendarz/kino-moralnego-niepokoju

 

Crédits photos : Nowy Teatr

29 janvier 2020

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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