Autocritique
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Autocritique

par Malte Schwind

 

Me regarder comme un spectacle. Tenter de discerner dans les actions qui sont les miens, le narcissisme qui m’y pousse. Tenter de nommer l’injustice ou plutôt l’injustesse de ce que je fabrique par mes mots et mes actes. Me demander ce que je peux bien faire avec une culpabilité qui veut m’assaillir alors que je sais que j’ai agi par passion, par nécessité du corps. Ainsi, nous ne serions pas coupables. C’est qu’un jugement nous délivrerait de la contradiction entre nos actes et nos désirs de paix, de douceur, de joie, d’amitié et de bonheur. Mais il s’agirait de regarder en face cette contradiction, et donc, non pas l’injustice que je commet, mais l’injustesse dans laquelle je ne cesse de me trouver. « Cela manque de justesse. » Cela veut dire que cela manque de nuances. J’agis si souvent par aplats, comme des mauvais comédiens qui jouent un monologue avec de la colère et on ne voit plus que de la colère fabriquée et collée sur un texte qu’on n’entend plus. C’est ainsi que l’injustesse se trouve en premier lieu en moi-même. Autant que la violence qui puisse en surgir peut blesser l’autre, la première importance serait de voir à quel point, en faisant des aplats, je n’entend plus mon texte à moi. Je n’entend plus ce qui se joue en moi, ce qui se dit en moi, ce qui parle en moi, mais je produis des monochromes adressés à l’autre. Je le cogne ou je le flatte avec un aplat rouge, un aplat vert, un aplat bleu. Tu es devant un monochrome de Klein et tout à coup, tu le prends et tu l’exploses sur la tête de ton voisin. Peut-être se crée une tâche rouge, mais cette tâche rouge reste une tâche et ne devient jamais trait et elle n’est jamais ce qui se dessinait en moi-même. Cet écart est douloureux. Notre erreur serait de s’en sentir coupable. Je n’ai pas agi avec préméditations. D’ailleurs, je n’agis jamais avec préméditation, personne n’agit avec préméditation, comme nous ne pensons pas avec préméditation non plus, comme nous n’écrivons pas avec préméditation. En le reconnaissant en moi, je peux le reconnaître dans l’autre. Et je pourrai peut-être un jour me dire face à un théâtre aussi merdique qu’il puisse l’être : ils ont fait ce qu’ils ont pu.

Ainsi, j’agis et ne peut agir autrement. Par contre, je reconnais des situations que j’ai déjà expérimenté et que je peux donc éviter. Je peux me dire qu’il n’est pas bon de me mettre dans une situation, alors que j’ai envie d’être ailleurs. Ce n’est pas bon quand je me mets dans une situation parce que l’autre me le demande, directement ou indirectement. Ce n’est pas bon de me mettre dans une situation quand je sais que je le fais parce qu’un « il faut » est là et m’assaille. La situation n’est pas bonne quand je sens que quelque chose en moi me dit « je ne veux pas » alors que je ne peux pas autrement.

Tout cela a existé dans huit ans de présence à l’insensé. J’y étais par devoir, par opportunité, par culpabilité, par obéissance, par grandiloquence, par arrogance, par romantisme, par prétention… et lorsque j’écrivais, j’ai été haineux, stupide et bête, avec ressentiment, colérique parce que j’étais convaincu, violent parce que je croyais détenir la vérité. Je me sentais juste pour une cause juste. J’écrivais des torchons, des insultes. Je n’en étais pas fier après, parfois je me sentais coupable et je regrettais. Souvent j’étouffais l’effet de ma violence sur moi-même, je la rationalisais, je me réconfortais ou je l’oubliais simplement.

Depuis deux ans, je tente petit à petit autre chose. Ne plus se laisser aller dans l’écriture à la violence de mon affect, mais partir du fait qu’« ils ont fait ce qu’ils ont pu » pour non pas nier la violence qu’une forme artistique peut produire en moi, mais de partir de la violence et la mettre en rapport. Je crois que nous pouvons tout accepter lorsque nous accédons aux nuances des causes qui ont produit un acte. C’est long et fastidieux. C’est un long travail sur soi-même d’abord. Mais c’est le seul chemin pour sortir de l’injustesse qui ne peut qu’être douloureux et d’abord pour nous-même.

Sortir de l’injustesse qui a pu faire que j’ai été à Avignon avec l’Insensé pour voir gratuitement des spectacles, pour mettre un pied dans le haut milieu culturel, parce que je me sentais redevable, parce que cela flattait mon orgueil, me faisait croire que j’avais une importance et une intelligence. Sortir de ce qui manque de justesse pour moi-même en la nommant, voilà peut-être un chemin critique possible. La difficulté réside alors de faire les hypothèses de nuances quand notre regard se pose sur les actes de quelqu’un d’autre. Qu’est-ce qui fait qu’ils n’ont pas pu faire autre chose que cela. Dire cela en amitié, peut-être, sans doute, est-ce plus fécond que leur foutre une tarte.

Il faudrait donc commencer par moi-même et donner des hypothèses d’une justesse. Pourquoi suis-je encore ici et écris, dès lors que j’ai reconnu plusieurs fausses raisons possibles du passé ? Qu’est-ce qui persiste ?

Nous avons souvent nommé notre amitié, notre joie de se retrouver à Avignon. Et oui, elle est réelle. Mais en même temps, elle est fabriquée. Pourquoi nous ne nous voyons si peu en dehors du Festival ? C’est que les rôles que nous y tenons nous fatiguent à la longue. J’y suis le jeune insolent, qui écris avec fougue et sans pitié. Cela fait rire, et cela me fait rire surtout parce que cela fait rire les autres. Ainsi, j’ai cultivé ma violence parce que cela amusait les camarades. Je gagnais en retour la reconnaissance d’intellectuels, d’universitaires. Mais cette reconnaissance n’était pas réellement intellectuelle. C’était un étonnement comme on peut avoir devant un ado qui fait n’importe quoi et dont on se dit : « Il entre dans la vie sans peur. » Ce rôle que je prenais ne faisait qu’autrement masquer ma peur. Mais à partir de ces éloges étranges, je me convainquais moi-même de l’intelligence et de la qualité de mes textes. Plutôt que d’entrer au cœur du doute dès lors qu’on s’adresse au monde, j’ai emprunté un rôle qui perpétuait la bêtise, qui me permettait d’avoir une place dans le collectif et qui me donnait les retours narcissiques dont j’avais besoin. Jeu de rôles qui poussait à une certaine hystérie. Jeu de rôles qui empêche une rencontre véritable, intime, qu’on nommerait plus volontiers amitié.

Nous parlons d’amitié, nous nous fabriquons un image de nous comme si on était la dernière brigade avant-gardiste révolutionnaire, mais nous ne nous connaissons pas. J’ignore vos désirs, vos rêves, vos peurs. J’ignore les raisons profondes pour lesquelles vous êtes là. J’ignore peut-être ou j’ai oublié dans ce cirque de me poser la question de la raison pour quoi j’y suis encore. Que persiste-t-il ?

Pour moi, l’Insensé est le seul espace où j’écris encore. Même si j’écris des dossiers et un journal intime parfois, je dis que c’est le seul espace où j’écris, où je fais réellement l’expérience de l’écriture, c’est-à-dire où l’écriture, le fait de mettre un mot derrière l’autre, construit une pensée qui n’aurait pas pu se formuler autrement que par et dans l’écrit et où cette pensée est en lien avec une extériorité, un spectacle.

Pourquoi si c’est si précieux pour moi comme je dis, n’écris-je pas plus souvent, durant l’année ? Parce que quelque chose doit m’y contraindre, un certain cadre doit m’obliger à ne faire que cela et me libérer du même coup de tous les autres choses à faire. Je m’effraie à l’idée que cela a peu à faire avec le théâtre, peu à faire avec la critique. Ce n’est que la joie intime à affronter la page blanche à partir d’un objet et y dessiner des lignes, y construire un chemin. C’est pour cet espace-temps que j’y suis encore et que j’écris ces lignes et qu’Avignon pourrait être partout…

15 juillet 2020

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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