Critiques, Jérémie Majorel

Île n’est pas là

L’Insensé n’est pas directement le motif de notre communauté. L’Insensé n’est pas une forme allégorique d’elle-même, que ce soit sous ses aspects matériels (demandes de subventions, etc.) ou immatériels (un manifeste de plus). Notre communauté passe avant tout par un Dehors qui se dissémine, le plus souvent, en spectacles singuliers ‒ blocs provisoires de durée, de lieu, de perceptions, d’affects : Yannick et moi au premier rang dans une petite chapelle reconvertie pour juillet en théâtre, regardant, écoutant, à quelques mètres Jean-Quentin Châtelain éructer Rimbaud en enfer. Le duo duel passe par un tiers enchanteur lui-même traversé par une ligne de fuite. Ou encore, Yannick et moi, plutôt en fond de salle cette fois, salle minuscule, regardant, écoutant, le nomade Jean-Louis Hourdin exhumer de sa valise des alliés substantiels (Hugo, Beckett, Brecht, Music…). Ou encore, Yannick, Malte, Chloé et moi sur un radeau au Mans, pour une écriture à huit mains dont chaque paire interprète à sa façon une même partition infixable, suivie par la cabane d’édition poétique de russes aphones, puis d’un repas-quand-il-y-en-a-pour-vingt-il-y-en-a-pour-trente-trois, Tanguy mettant la main aux pâtes, accueillant toutes les espèces en voie de disparition. Ou encore, croiser et recroiser Arnaud dans ses excursus en solitaire, avec sa tablette de scribe, sur le champ de bataille de l’imaginaire. Ou encore, s’écouter, discuter, à l’occasion de deux colloques mémorables sur la fonction critique initiés par des insensés, entre escargot, barricade et haïku.

La maison louée en Avignon n’est pas La Déviation. Il n’y a pas de règles monacales auxquelles s’auto-plier collectivement, fussent règles libres et exemplairement à l’écart des logiques néo-libérales, fussent règles autorisant leur propre dérégulation dionysiaque. Dans la maison louée en Avignon, chacun laisse à la porte ses règles habituelles (collectif d’artistes, famille plus ou moins composée, couple, célibat, travail plus ou moins fonctionnarisé, vie parisienne, marseillaise, lyonnaise, que sais-je encore). Dans la maison louée en Avignon, on refait communauté comme on refait le monde, entre utopie et sel laissé par les vagues. On bricole. Malte plante sa tente dans le jardin. On croise des gens de passage, une nuit, quelques jours, quelques années, amis de La Déviation, étudiants libanais, Evelise… Les clefs passent de main en main sans se perdre. Des gueuletons s’improvisent. Les provisions sont approvisionnées. Des nuits deviennent blanches, rosées. Pas besoin d’organigramme. Yannick est là d’un bout à l’autre ; les autres insensés, une semaine, ou par intermittences, temps dérobé au temps. On se retrouve à l’apéro du off, on écrit à une même table jusqu’à pas d’heure ou aux quatre coins du microcosme avignonnais, et au fil de l’eau (vive, morte) pendant l’année. On pourrait transplanter cette maison ailleurs. Mais il y a la question du chiasme entre temps et espace. Ce mois de juillet 2020 s’est transformé pour certains en mois supplémentaire de travail, à concilier avec des conjonctures singulières : ce fût la rencontre amoureuse pour moi. Elle occupe l’espace d’une île que je tiens à préserver. Ce n’est pas une excuse, mais le constat que mon énergie limitée passe à cet endroit-là. Je n’arriverai pas à me livrer plus avant, faire mon introspection, critiquer la critique, ma critique, moi. Impossible de me passer d’un dehors esthétique, amical, politique, métaphysique, insondable. L’île n’exclut pas l’archipel. Les textes postés sur le site ‒ en premier et dernier ressort la véritable maison des insensés ‒ sont le bain révélateur de cet archipel. La bande reviendra par le théâtre quand le théâtre reviendra par la bande.

16 juillet 2020

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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