Médée de Milliot et Hécate rirait
Critiques

Médée de Milliot et Hécate rirait

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La nouvelle pièce de la Cie Man Haast, Médée de Sénèque, dans la traduction de Florence Dupont se joue du 23 septembre au 3 octobre à la Criée. Tommy Milliot continue à faire ce qu’il sait faire. La co-production entre La Criée, l’extra-pôle PACA, Théâtre national de Nice, la scène nationale Liberté-Chateauvallon, La Villette – Paris, le CDN Comédie de Béthune, ferait rire Hécate.

Le spectacle s’ouvre avec une voix amplifiée et donnera dès le départ son économie de l’image et du son. Une salle monumentale, un mur de fond qui s’ouvre au milieu, laisse voir une brèche de lumière ou une béance rouge par laquelle sortira une heure plus tard du brouillard lourd et Médée « en fureur ». Au début, une voix donc de nulle part et cette salle immense et monochrome vide. Ce sera très graphique alors. Une silhouette devant un fond lumineux et cette voix dont on ignore de quelle bouche elle peut bien sortir. On imagine que c’est cette silhouette qui parle, mais les deux sont comme déconnectés. La voix forte, présente et cette silhouette de dos, seulement un image, ne vont étrangement pas ensemble. C’est peut-être petit à petit qu’on s’habitue à cette disjonction et on peut attribuer telle voix à tel corps ou plutôt image de corps.

Car corps, il n’y en a pas dans la mise en scène de Tommy Milliot. Que ce soit dans l’interprétation, que ce soit dans le rapport qu’est proposé aux spectateurices, que ce soit dans la proposition esthétique, les choses sont faites pour que nul corps ne se manifeste. Il s’agit bien plutôt d’une imagerie soutenue par une musique dont on pourrait reconnaître son efficacité dans certains films hollywoodiens ou autre objets culturels du « grand public ». Le texte est débité sans qu’il puisse affecter les corps des comédien.ne.s, les répliques des dialogues sont des joutes verbaux, dont chacune est énoncée de la même manière, sur un ton affirmatif, accusateur : C’est toi ! Non, c’est toi ! Non, toi ! Non, toi ! Chaque image-voix reste inaltéré par le discours de l’autre, et même par le sien.

Si on devait penser le spectacle de Tommy Milliot avec la pensée de Florence Dupont, traductrice de la pièce, il faudrait dire qu’on a l’exemple parfait de l’incarnation de la culture froide. On peut difficilement mieux monumentaliser la pièce de Sénèque, difficilement mieux lui enlever toute force tragique, tout impacte sur nos corps. Hécate, si elle entendait Bénédicte Cerutti déclamer son incantation, éclaterait de rire. Il aurait fallu au moins, en donnant une telle place à la voix, trouver des comédiennes avec des voix pleines et non ces voix nasales, criardes, manquant toute amplitude et profondeur. À cela n’aide qu’il y ait deux enfants sur le plateau qu’on égorgera à la fin d’une manière si ridicule qu’on a envie de rire avec Hécate. Il faut le dire : croire que les comédien.ne.s ont été tant séparé.e.s de leurs corps, qu’iels ont désappris à marcher. Leurs pieds collent sur le plateau, iels semblent ne pas savoir comment avancer un pied et où le poser. Même les enfants (!) courent d’une manière qu’on voit qu’on leur ait dit de courir et ils ont désappris à courir. Personne sur le plateau ne sait quoi faire avec son corps. Le chœur est devenu une voix enregistrée (?), une sorte de déclamation épique hollywoodienne.

Le monument théâtre aura donc ici réussit à diminuer nos corps et ses capacités alors que nous savons que le théâtre peut le contraire. Tommy Milliot a le rare talent de mettre en scène et de transformer même Médée en un petit conflit petit-bourgeois. Une heure et demi d’ennui.


Ajout du 17 octobre : There is no alternative ?

On ne peut que s’étonner devant ce qu’on lit à propos des corps ordinaires des mises en scène de Tommy Milliot. Arnaud Maisetti demande si la présence ravageuse des corps était seulement possible. N’est-ce pas là une normalisation des corps non affectés, un There is no alternative aux corps d’un ménage petit bourgeois ? Un encensement d’un théâtre totalement inoffensif et impuissant ? Fabienne Darge célèbre dans une critique apparu dans le monde le dépouillement, Arnaud Maisetti l’épure et une fragilité que porterait ces corps. Nous n’y voyons qu’un graphisme, une esthétique publicitaire qui réduit la sorcière à un image de fragilité. Nous voyons mal comment il pourrait y avoir fragilité sans affectation du corps. Dès lors, elle ne sera que mimée, elle aussi désarmée. Une pure construction de l’esprit. Fabienne Darge célèbre l’absence de tout affect réel avec une critique habituellement liée à une critique d’un théâtre conservateur : « Psychologiser, ce serait l’affadir ». Le renversement est alors total. La guerre contre la psychologie devient parfaitement compatible avec un théâtre qui s’accorde très bien avec ce monde et qui n’inquiète plus rien. Le tragique s’adresse à la tête. Et que les dieux soient morts, tant mieux pour la tranquilité de notre vie ordinaire. Et si Geneviève Brisac a raison de dire : « Si les femmes sont des sorcières, c’est pour manifester leur mépris de la vie ordinaire. », on poursuit avec ce théâtre et leurs critiques dithyrambiques leur neutralisation.

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27 septembre 2021

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WolfRouch


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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