Farm Fatale : l’écologie en carton-paille de Ph. Quesne
Critiques, Jérémie Majorel

Farm Fatale : l’écologie en carton-paille de Ph. Quesne

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Farm Fatale de Philippe Quesne, Théâtre de la Croix-Rousse (Lyon), 17-19 novembre 2021

Photo: Martin Argyroglo

Dans ce spectacle créé il y a 2 ans pour le répertoire du prestigieux Kammerspiele à Munich,  Il ne s’agit pas de faire de l’écologie un épouvantail, ou d’agiter l’épouvantail écologique, comme certains politiciens, mais de renverser le stigmate, de jouer avec, de le prendre au pied de la lettre.

D’épouvantails, en réalité, il n’en subsiste plus beaucoup dans nos paysages ruraux où dominent l’industrie agro-alimentaire et l’agriculture intensive. Elles ont d’autres armes pour effrayer les oiseaux que ces armes artisanales, proto-théâtrales : pas de marionnettes bricolées et plantées dans les champs de maïs OGM ou arrosés au glyphosate.

D’épouvantails, en réalité, il n’y en a plus que dans la mythologie, un folklore horrifique, kitsch, recyclé par la pop culture (L’Épouvantail est par exemple un super vilain qu’affronte Batman dans l’univers DC comics), lié à un monde paysan enfoui dont, qui sait, pourraient surgir quelques revenants et autres morts-vivants vengeurs?

Ce qui suit est une tentative d’épuisement d’un lieu, ce qu’est avant tout ce spectacle d’épouvantails proposé par le plasticien-scénographe-metteur en scène Philippe Quesne, sans hiérarchiser les hypothèses :

– 5 artistes (Gaëtan Vourc’h, qui travaille depuis longtemps avec Ph. Quesne, Raphael Clamer, Léo Gobin, Michèle Gurtner et Nuno Lucas) pénètrent dans une galerie d’art contemporain, et s’adonnent à une performance. Leur accoutrement évoque celui d’épouvantails. Les masques qu’ils portent ressemblent tantôt à celui de Leatherface (Massacre à la tronçonneuse), tantôt à celui du tueur d’Halloween. Ils transportent de fausses bottes de paille, légères comme des plumes. La blancheur aseptisée de la salle contraste avec une esthétique du grotesque. L’apparence effrayante des épouvantails est démentie par leur grande bienveillance. D’un bout à l’autre, il est question de ce que peut encore l’art face au désastre écologique.

– 5 musiciens donnent au public un concert-live, de la country au rap, maniant guitares électriques et instruments plus improbables. Concert entrecoupé d’interludes, de digressions, de discussions. Les textes sont engagés et ludiques, amplification de certains slogans militants du milieu écologiste. Ce sont donc des chanteurs à texte mais déguisés en épouvantails, un peu comme dans certains groupes de rock (Les Béruriers Noirs, ou bien Slipknot et autres Rob Zombie).

– La scène nous plonge dans un monde post-apocalyptique. La « fin de partie » (Beckett) a eu lieu. Tout est devenu d’une blancheur d’os. Les quelques survivants se nomment eux-mêmes des « épouvantails » tant ils sont difformes, peut-être à force d’avoir été exposés aux radiations ou à la pollution. Leurs voix sonnent étrangement, suraiguë, très grave, avec des échos… Clowns d’autant plus attentionnés les uns envers les autres que du vivant il ne reste quasiment plus rien – une abeille aussi invisible qu’une puce – ils tuent le temps en ressassant les errements du passé, en écoutant les archives sonores d’une nature éteinte, en jouant de la musique, en épiant un voisin psychopathe ou en se tournant vers un nouvel avenir radieux via l’éclosion espérée de gros œufs phosphorescents…

– Ph. Quesne nous adresse une fable, un apologue, un conte, où le merveilleux est de mise, un autre ordre de réalité est imaginé pour mieux faire réfléchir aux dérèglements (climatiques) du nôtre. Il était une fois des épouvantails qui parlent, qui interviewent une abeille, qui recueillent les œufs multicolores d’un gentil yéti, etc.

– Des militants écologistes se réunissent dans un lieu, s’y réfugient, l’occupent, tentent de sortir du désarroi et de réinventer des modes d’action, en s’inspirant par exemple du carnaval, d’où leur accoutrement. « Ces hommes et femmes qui aspirent à un monde meilleur sont avant tout de doux rêveurs, des poètes, des militants, […] tentent malgré tout d’échapper au capitalisme déchaîné qui détruit les forêts, les terres, les océans, et de sauver les vies multiples de ce qui grouille, parle, poétise et pense tout autour de nous » (programme de salle). C’est la veine « écopoétique » du spectacle. Elle est perceptible dans le rapport aux objets, où l’on peut faire tout avec presque rien, faire exister une abeille en formant un creux avec ses deux mains, fabriquer une mouette avec des sacs poubelles, poétiser le déchet plastique, et même des lampes ovoïdes. Elle est aussi audible dans le rapport à la langue, par des décalages dus à la sonorisation des voix, mais aussi des jeux de mots (« Farm fatale », « bee-sexualité », « egg-spérience »…), ou le mélange post-Babel, autre effondrement, des langues (anglais, français, allemand).

Photo: Martin Argyroglo

Bref, on en finirait pas d’épuiser la partie. Mais où est la petite bête (car il y en a une) ? S’il y a écologie ici, elle est dans un recyclage (postmoderne) où tout finit par se neutraliser. Un clin d’œil au « matsutake », à destination des lecteurs du Champignon de la fin du monde : sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme (2015) d’Anna Tsing, côtoie un langage gestuel et des tours de parole du type Nuit Debout, en alternance avec l’échafaudage de cabanes en mode zadiste. Un épouvantail se prénomme « Pécuchet », et sa comparse « Sissi ». Les Inrockuptibles trouvent cette « fable écolo irrésistible » (programme de salle). L’affect principalement cultivé est l’amusement auto-réflexif. La fourche des paysans est détournée en perche à micro. Un panneau Umleitung affiche cet art du « détournement » et de la « déviation » tous azimuts. Aussitôt soulevée, la question de la violence est évacuée : pas de résurgence à craindre d’une « guerre des pauvres » (Éric Vuillard), d’un nouvel avatar de Thomas Müntzer, de jacqueries ou de révoltes paysannes.

Ph. Quesne présente un produit indéniablement bien empaillé mais somme toute inoffensif. Il se complaît dans une mythologie de l’indé, au sens du rock indé, de la musique indé, des radios indépendantes des années 1980 où le bricolage dans un garage tentait d’exploiter les failles du système capitaliste, mais qui ne correspond plus du tout à sa position effective de tête d’affiche des scènes européennes, avec une griffe reconnaissable entre toutes (la taupe-mascotte, les costumes où disparaissent les acteurs, le concert live, etc.). Il sert désormais au public des représentations de la culture indé, à laquelle il a vraiment participé à ses débuts. L’arme fatale retourne à l’état fœtal.                             

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21 novembre 2021

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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