Critiques, Pauline Pigeot

Dans le jour déclinant, Anne Teresa De Keersmaeker

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Dans le jour déclinant, c’est une élégance urbaine qui investit le cloître des Célestins. En cette 64e édition du festival d’Avignon, Anne Teresa De Keersmaeker parie sur l’absence totale de décor et d’artifice et rend le lieu – l’un des refuges religieux les plus emblématiques du festival et de la ville, à l’histoire vieille de plus de six cents ans – éminemment présent au sein de sa partition chorégraphique et musicale. Choisissant l’ars subtilior, un courant de musique polyphonique du XIVe siècle, pour poursuivre sa recherche sur l’alliance entre musique et danse, la chorégraphe inscrit sa création 2010, « En atendant », dans un lien étroit à l’Histoire et au passé et s’affirme dans une esthétique de l’épure et du dépouillement.

Les huit danseurs d’En atendant sont comme dans la force de l’âge. Ils forment un groupe. Soudés par le noir de leur tenues de villes modernes et singulières, démarqués par la couleur de leurs baskets urbaines, ils sont des hommes et des femmes d’aujourd’hui, aux corps fins et sculptés. Leur mouvement, va et vient subtile entre musique et silence, naîtra d’abord du souffle pur.

Tout commence en effet par cette action originelle : celle d’un homme portant lentement et rigoureusement une flûte à ses lèvres, pour en sortir, dix minutes durant, un son unique et continu. Rien d’autre ici que l’écoute du souffle vital. Rien que la pulsation de la respiration humaine pour entrer progressivement dans la danse. C’est seulement après ce long prologue que la musique fait son entrée. D’abord par les vibrations du chant a capella puis par les sons de la vièle et de la flûte à bec qui font tour à tour résonner l’ars subtilior. Cet art musical ancien à la construction complexe et sophistiquée porte en son sein le profond décalage qu’il existait à la fin du Moyen-Âge entre la société en crise et le monde des arts et des idées en pleine complexification. Aussi, c’est sur ce contraste et cette dichotomie que se forme le mouvement.

Sur la dalle de béton du cloître, scène presque naturelle, encadrée à cour et à jardin par deux immenses platanes qui convoquent le ciel, les silhouettes endeuillées d’Anne Teresa évoluent seules ou bien par combinaisons de deux ou trois. Parfois elles avancent et se meuvent à l’unisson, s’engouffrant ensemble dans l’espace vide. La tension entre les entités du groupe est constante. Lorsque l’un ou l’autre s’aventure dans le mouvement, les autres regardent attentivement, figés sur le côté. Debout, hiératiques, à la marge du monde, au seuil du plateau, au bord du mouvement, les huit danseurs d’Anne Teresa sont un et plusieurs ; ils sont dedans et dehors à la fois. Dans l’entre-deux du décor naturel, devant les arcades abritant les obscures travées du cloître, à proximité de l’arbre centenaire à jardin, ils forment une masse. Une masse qui attend. Une masse dont les membres opèrent régulièrement de légers déplacements avant de reprendre à nouveau leur posture.

L’intensité du mouvement, que celui-ci se donne en musique ou en silence, est chaque fois redoublée par la mise en scène du regard. Jamais les corps « attendants » ne quittent des yeux les corps agissants. De Keersmaeker orchestre ainsi subtilement le lien ; génère un flux tendu et impalpable qui isole les figures, les met en miroir, pour mieux les inscrire dans le collectif. A la manière d’un clan, hommes et femmes semblent faire front. Mus par une énergie lancinante aux allures de doux désenchantement, ils sont embarqués, liés à la fois dans la douleur, dans la fraternité et dans la défiance. D’emportements fougueux en tressautements imperceptibles et aériens, ils cherchent à laisser leur emprunte ; s’occupent à r-emplir le vide, à éprouver le temps, tout comme ils éprouvent physiquement, le souffle du vent, le froid de la pierre, la courbure de l’arbre. Il semble que nous assistions à l’évolution d’une communauté en proie à un certain désoeuvrement, à moins que nous ne soyons tout simplement mis devant sa naissance ou sa perte.

En atendant est un spectacle qui fonctionne sur la traversée et le passage. Les état-pe-s se succèdent. Quelque chose de l’ordre d’un éternel retour se joue dans l’intimité ancestrale du cloître en même temps qu’une irrégularité due, en partie, à la musique, propulse vers l’avant et emmène vers l’avenir incertain.

A mesure que la pénombre investit le cloître, les corps se délestent. Quelques vêtements s’échangent dans l’ombre des piliers tandis que les hommes abandonnent le pantalon ou la chemise. Les baskets colorées sont déposées délicatement avant le solo. Les torses et les voûtes plantaires se frottent à la terre et ramassent la poussière. Progressivement l’on assiste à un dévoilement pudique et ténu, à l’image de l’esthétique épurée du spectacle.

Entre chien et loup, deux corps masculins offriront leur entière nudité. L’un dans l’immobilité la plus absolue, allongé sur le sol, face au public, tel un gisant ; l’autre dans un dernier souffle haletant, sous le regard du groupe passé désormais de l’autre côté, à cour. Rien que le silence pour embrasser cette dernière image, rien que le bruissement des feuilles pour accompagner l’ultime mouvement. Rien qu’un corps couleur de pierre disparaissant dans la nuit advenue. Jamais nudité n’avait exposé autant de fragilité et de force à la fois, révélant en surimpression une vérité aussi innommable que juste.

A ciel ouvert, dans les murs des Célestins, à l’aune d’une lumière naturelle décroissante, la pièce chorégraphique de Keersmaeker se nourrit de la puissance de l’histoire musicale et architecturale pour interroger subrepticement le monde actuel et ses espaces de disjonction et de dysfonctionnement. Les notions de communauté et de communion qui en émergent grâce à l’alchimie du souffle musicale et du souffle corporel en deviennent atemporelles et renvoie doucement – mais sûrement – l’homme à lui-même.

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16 août 2010

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PP


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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