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Critiques

Michel Onfray m’effraie ? pour en finir !

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J’anime des ateliers d’écriture en Francophonie depuis 31 ans cet automne. En arrivant ici, comme agent de l’éducation populaire, je ne pouvais pas, me semblait-il, contourner Michel Onfray. J’ai donc commencé avec l’intégralité de ses chroniques dans Siné-hebdo, qui lui conféraient son statut de rebelle patenté. Ouais… sympa qu’il s’oppose ainsi à cet empaillé de Philippe Val. A part, ça, pour le contenu, si détection d’un sursaut de pensée vive, me prévenir, moi, je n’ai rien constaté. Qu’à cela ne tienne, insisté-je, il ne saurait y avoir autant de bruit pour rien…

Je m’étais précédemment étonnée de ce faux traité d’a-théologie, qui me semblait l’oeuvre d’un anti-leader virulent à tendance déviante. Contrer, contrer, comment une pensée aussi binaire saurait-elle concevoir le divin ? aussi peu de chance que pour le fil de l’histoire philosophique. Et puis depuis quand nous faudrait-il des sommes de philosophies prêtes à l’emploi ? depuis toujours ou presque : héritage anthologique, culture prédigérée qui dispense un savoir prêt-à-l’emploi pour dispenser du vertige de penser par soi-même et de creuser son sillon tâtonnant, presque aveugle, dans le creuset des vertiges qui ont résisté au temps, magma imprimé. Quoi, quoi, quoi ? vive l’illusion collective du savoir structuré. Université, unis, univers, unis vers quoi, citoyens éperdus que nous sommes ?

« Lis L’esthétique du pôle Nord »! Mon fils est né sur la rive Sud de Montréal, comment refuser ? je lis. Et, oui, je trouve séduisants ce retour sur un trajet interactif, cette jonglerie philosophique où le fil de la pensée de l’énonciateur semble plus structurant que les références parsemées (certes avec une approximation ébouriffante, mais pourquoi pas, m’interrogé-je ? je ne suis pas gardien du temple), je remarque une verve un tantinet poétique, qui sans me capter tout-à-fait m’oriente vers un certain désir… Une telle révérence au père me semble un brin suspecte, moi qui suis pourtant dotée aussi de feu mon père formidable, mais bon, l’expérience n’est pas repoussante, alors quid de l’Université populaire ?

Je visite le site et m’alarme. J’écoute un enregistrement sur France-culture, puisé dans le cycle sur Nietzsche (je viens de découvrir avec enthousiasme le Nietzsche à Nice, qui a émoustillé ma vieille faim philosophique, avec beignets de courgettes dans les ruelles débouchant sur la promenade des Anglais). Horreur d’entendre ressasser en boucle l’intervention sororelle sur La volonté de puissance. Populaire, populiste ? je continue à m’inquiéter. Reste un cadre où les rôles seraient répartis entre celui qui sait et qui professe généreusement du bas de l’estrade, et la foule des têtes (plutôt chenues, en l’occurrence), à féconder vigoureusement – une assemblée qui sait quoi faire du dernier tiers de sa vie : recevoir la parole de Michel Onfray, donc apprendre, donc savoir, et se déterminer en connaissance de cause. Révolutionnaire, ça, camarade, je me dis tout de suite !

Quand même, je vais vérifier sur place. Une demi-heure avant, la salle est comble, on s’agglutine sur les marches, dans le fond, et même dans le hall du théâtre, devant de petits écrans dignes des télés des années 50, debout… fichtre!!! la faim est là, palpable, manifeste. Je suis assise, vers le milieu de la salle (au bout d’un rang, on ne sait jamais) : vue plongeante sur le décor noir ; Michel Onfray est assis, habillé de noir, grosses lunettes à la monture noire, devant trois micros, buste dodu dionysiaque avec petites mèches de philosophe antique ?

Derrière lui, un écran géant où s’affiche le « synopsis » de sa conférence. Le tournage n’en variera pas d’un poil. Je suis éberluée : presque 1000 intelligences concentrées là et aucune tentation de penser sur le vif, ciel escartefigue, quel système de défense ! Il répète à l’envi qu’il a quitté l’Education nationale. Non, il l’a déplacée. « Notre institution », je l’entends déclarer pour parler de l’Université populaire. Notre contre-institution, faut-il décoder ? d’où l’énervement contre le manque de crédits nationaux pour une activité aussi évidemment populaire. Apprécions la dérive démagogique de l’adjectif. Le nombre, voyons, le nombre, comme indice du peuple. L’audi mate. Et lui, mat absolu s’acharnant contre Freud, cette année – mais l’engence freudienne, si douée médiatiquement que rien ne peut me tomber des mains sur un tapis roulant sans que la caissière du super marché cherche ma connivence autour du lapsus ou de l’acte manqué, ne mérite-t-elle pas qu’un nouveau surdoué des media lui érafle son costard ? Je tique nonobstant que Michel Onfray confonde le surmoi et les règles, puis dérive jusqu’à l’appel à la règle républicaine (pas celle avec laquelle les hussards de la troisième nous tapaient sur les doigts, si ?). Personne ne moufte, aucune impatience. Pour me contenir, je croque, la posture, les mèches follettes ; l’abondance de la silhouette saurait-elle me consoler de l’indigence de cette pseudo-pensée ?

Je quitte la salle au bout d’une heure quarante-six minutes, en me faufilant avec de menues excuses zygomatiques au milieu des affamés de philosophie agglomérés sur les escaliers ; je crains pour eux l’inanition, mais, non, c’est comme la malbouffe, ça a un public, vaste, vaste… Dans mon lit, le soir, je pleure, sur ces affamés que ce pauvre type détourne, pour le malheur de tous, ne puis-je m’empêcher d’estimer. Quelle horreur!!! bon, respire ! qui m’enjoint de le faire ? Rembobine, reviens sur le synopsis ! Non, pas le sien, je crains de ne pouvoir y dénicher la moindre surprise requinquante. Ce qui compte, ce n’est pas cette épouvantable béatitude des repus républicains, cet assouvissement dévoyé. Enracine-toi dans le constat des affamés de la terre qui trouveront bien un jour leur verticalité ! Qui me parle ainsi à l’intérieur ? aurait susurré Freud. Tant de tombeaux où mes ancêtres et leur attrait jubilatoire du phalanstère se retournent comme nos galettes de Bretagne et de Normandie, moins l’argent du beurre, n’est-ce pas ?

Je me hasarde encore, dans la Sculpture de soi. Ô tristesse qu’un voyage à Venise n’augure que de l’exaltation narcissique de la silhouette, tellement virile, d’un condottiere, dont il est écrit qu’il est permis d’en supposer de vertueux. Ô rage devant la division présupposée du monde entre pleutres et non pleutres. Je ne peux m’empêcher de penser à Tartuffe. En quel sein sommes-nous diable pour imaginer ainsi le monde ?

Je n’avais pas toute cette expérience quand j’ai acheté ma place au théâtre. Je fus nonobstant intriguée de découvrir la signature de la présentation de la saison dans le petit catalogue de la Comédie de Caen. Quelle place était donc vacante pour la combler ainsi, songeais-je, médusée ?

Le jour venu de la représentation, la première, du Recours aux forêts, je tombe dans la matinée, en continuant mes préparatifs, sur cette phrase de Michel Onfray : « Aux deux tiers de sa vie, si l’on ne sait pas ce que contient le dernier tiers, c’est qu’on n’a rien appris, donc, qu’on n’apprendra jamais, donc qu’on n’apprendra plus »… Vous voyez ? le ressassement martelé comme pratique d’hypnose… Pour moi cette phrase est de la même famille que : « À 50 ans, si on ne peut pas se payer une rollex, c’est qu’on a raté sa vie ! »

J’ajouterai dans le genre : un mec qui est capable de proférer de tels propos n’a probablement jamais pris le risque de penser, et la chance qu’il s’y mette soudain est exiguë. J’affirme : Michel Onfray est incapable d’intégrer le mystère. Il n’y a pas que la question de dieu qu’il n’est pas capable d’envisager. Peut-être c’est le principe de la question qui lui échappe, et je ne trouve aucun charme à ses échappées. S’il ne trouve pas illico une manière de s’ouvrir à la vie dans ce qu’elle peut avoir de surprenant, d’imprévisible, de déstabilisant et de foncièrement mystérieux, ça va se terminer avec une dépression misanthropique à caractère paranoïaque… il est peut-être déjà trop tard, je souhaite que non.

Bon. Mais si on enfermait tous les paranos, y aurait certainement moins de chômage… c’est une solution que Carla ne saurait murmurer à son chéri.

Et c’est dans cet état de découragement que j’arrive au théâtre. Passons sur le comptoir VIP et autres lunettes à changer de regard sur le réel de la scène. Chers spectateurs actifs, décidez au moins de ce menu geste d’enfiler l’attirail à transformation du regard, ou non. J’envoie un baiser symbolique à ma chère vieille Ariane (Qui mouche-t-elle à présent, la guêpe ?). Je joue une fois ou deux avec mes lunettes. Je ne vois pas l’intérêt d’aplatir cette magnifique ombre dansante et ses contorsions de grenouilles étouffant sous la psalmodie (qui persistera tout le spectacle, un peu moins d’une heure, ça suffira, merci) des quatre voix superbes (dès les premières phrases, je me prends à penser qu’avec pareille enveloppe incantatoire, le bottin aurait ses charmes).

Donc, je tente l’opération schizophrénique de me concentrer à la fois sur le texte (où je réentends dès les premières minutes la phrase tétanisante en forme de rollex) affranchi du charme hypnotisant de ces voix magnifiques (je ris en songeant au voyage d’Ulysse et à l’attraction des sirènes, si ça continue je vais me naufrager dans les bras de Morphée). Concentration, donc, au-delà du bruit des voix, sur une matrice textuelle que j’essaie de désincarner (bizarrerie d’avoir à faire ça), et sur ce corps fabuleusement plastique du respectable et somptueux Juha-Peka Marsalo. Texte en deux temps, me dis-je enfin. Normal, si l’on pouvait se soustraire à la pensée binaire, maintenant, on le saurait. Donc une partie d’énumération du tragique désordre du monde, de l’incommensurable vilenie des pseudo-humains, catalogue de la barbarie (je vais vous inviter une demi-heure à ressasser le répertoire des infâmies du monde barbare, ça va vous faire du bien, souvenez-vous que je suis un hédoniste et que je veux notre jouissance : le monde comme un immense journal de 20h). Pendant tout ce temps, danse désarticulée et plus ou moins répétitive, illustrative en tous cas, du sieur Marsaleau, comment résister, potache, à une orthographe jarryque ? Fond de nuages ventés sur arbres hiératiques. La métaphore squelettique et la confusion sont là : puisque l’homme est un loup pour l’homme, danse avec les flaques.

Alors on bascule dans la deuxième phase du texte : répertoire de l’émerveillement du solitaire enamouré de la Nature, avec de temps en temps, irruption ici ou là de la figure de l’autre rompant l’isolement de l’ermite. Evidemment, si se dévêtant, Michel Onfray offrait l’exotisme nordique de ce danseur magique, je le laisserais in petto me mettre des boutons d’or sous le menton ou m’apprendre à faire des poupées avec les coquelicots (pour offrir un florilège des images candidement pauvrettes de ce poète en son jardin). En fait de forêts, exit la sauvagerie des ours, autres reptiles et insectes tueurs de la vraie nature des grands espaces dont on pourrait douter que ce philosophe en chambre les ait testés. Sommes-nous à ce stade du spectacle, arrosés par procuration dans ces chutes de colorants alimentaires, du magnifique dénudé se contorsionnant encore, cette fois, pour nous laisser guetter sa virilité cache-cachée, trempant le pinceau de ces cheveux défaits dans ces couleurs mouvantes sensées nous rendre l’émerveillement du monde dans l’épisode contemplatif, inquiets pour lui si nous ne somnolons pas encore : a-t-il froid ? ces colorants sont-ils toxiques ? tout ça est-il bien écologique ? quid de ces deniers publics ainsi liquéfiés ?

Pas grave ? tout est grave, qui finit dans l’abandon définitif à la gravité terrestre. Nous mourrons tous à la fin, nous rappelle ce foncier philosophe (que philosopher, c’est apprendre à mourir !), et vous vouliez la flamme ? vous n’aurez que les planches, celles du théâtre ? celles du cercueil imposé par le texte, dans un soucis de sérénité finale triomphante. Ouf!!!

24 novembre 2009

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Maryk


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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