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Nous n’irons pas à Avignon

 

Non. Pas cette année, pas cette fois, pas comme ça. Pas comme si rien n’avait eu lieu : trois mois d’occupation des théâtres, l’énergie fougueuse des utopies réelles — la réappropriation des moyens de production —, le désir de ne pas recommencer comme avant. 

Nous ne voulions pas d’un retour à l’anormal, et tout a repris, comme en 14, comme si de rien n’était. 

À la première, dans cette Cour d’Honneur qui avait profité de la crise pour se refaire la cerise, gradins flambants neufs, les critiques qui s’y sont évidemment précipités ont regretté d’avoir été retardés par la « grogne d’intermittents » qui entendaient poursuivre le mouvement contre la (contre) réforme de l’assurancechômage, et pour l’établissement d’un véritable plan d’aide aux artistes et intermittents. Circulez, il n’y a rien à voir (à part un spectacle, celui de leur propre jouissance à « en être »). 

Nous n’en sommes pas. Nous préférons grogner. Nous grognons avec le mouvement d’occupation des théâtres qui, dans plus de cent lieux, a fait naître les idées visant à refonder une économie du spectacle vivant à bout de souffle reposant sur la seule mise en concurrence de tous contre tous, sur la loi du plus fort, surl’homogénéisation des formes au nom de leur rentabilité immédiate, sur l’alignement des logiques des théâtres privés contre l’idée de service public de la culture. Le mouvement continue en dépit de la logique écrasante qui, ici comme ailleurs, fait du monde d’après, un monde d’avant en pire. La lutte s’organise en trouvant d’autres moyens d’action : son mot d’ordre « Occupons partout » commence à essaimer. Ce n’est qu’un début. 

C’est pourquoi nous n’irons pas à Avignon applaudir la mise à mort des compagnies du off. Nous n’irons pas à Avignon observer les compromis des compagnies officielles du In. Nous n’irons pas à Avignon même si nous comprenons le besoin d’artistes de venir défendre un travail, au risque de l’endettement et de l’indifférence. Nous n’irons pas à Avignon acquiescer à cet oubli, à ces mépris. Non, décidément : cette année, nous n’irons pas à Avignon.

Et si d’aventure, ici et là, quelque chose veut se faire entendre, l’insensé (et les insensé.e.s) demeure, à l’endroit qui est le sien, l’espace attentif à vos paroles, à vos pensées, à vos créations d’utopie. Lieu de mise en débat, et territoire des conflits (sans intérêts), relai de l’Histoire qui se construit plutôt que répertoire des petits récits, nous gardons le contact avec vous…et « de nous contacter » on vous dit merci.