« Nous sommes une solitude ! » : De ce côté, par Dieudonné Niangouna
Critiques, Jérémie Majorel

« Nous sommes une solitude ! » : De ce côté, par Dieudonné Niangouna

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De ce côté, texte, mise en scène et jeu Dieudonné Niangouna, Festival Sens Interdits, Théâtre des Célestins, la Célestine (Lyon), 19-21 octobre 2021

De ce côté, c’est d’abord l’immobilité d’un acteur sur scène, ascèse qui donne contenance à une parole-fleuve, sobriété qui est la patience de l’ivresse et l’endurance du dionysiaque. Son monologue n’a rien de monotone, de monocorde ou de monologique, il est habité par des voix spectrales, traverse un déchirement intérieur, alterne paraboles et souvenirs, une cacophonie d’injonctions contradictoires où manque de s’empêtrer le « chemin » ardemment recherché vers une première respiration.

Exilé en France depuis une lettre ouverte à Denis Sassou-Nguesso, militaire qui occupe le pouvoir au Congo-Brazzaville depuis 1979, cofondateur là-bas du festival « Mantsina sur scène », où il aura fallu « boxer la situation » et faire théâtre de tout, ou plutôt de rien, artiste associé d’Avignon 2013, dramaturge publié aux Solitaires Intempestifs, père grammairien à l’université de Nice, grand-mère conteuse intarissable, adolescent adulant Molière et Sony Labou Tansi, se décidant pour le théâtre en pleine guerre civile… Voilà pour un état-civil de l’énergumène rapidement brossé.

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Mais le théâtre de Dieudonné Niangouna, justement, ne cherche pas à concurrencer l’état-civil, ni à documenter, apprendre, inculquer quoi que ce soit. Il est au contraire l’espace des réinventions, des renaissances, des métaphores : « Au fond de moi reste la certitude qu’il nous faut bien mourir pour féconder une nouvelle existence sans ici, sans là-bas, sans ailleurs, sans partout. » Lieu de ceux qui n’ont plus de lieu, son théâtre déjoue les assignations à résidence, il propose la seule autochtonie qui ne nous fasse propriétaire de rien.

« Je me suis mouché sur mon destin, j’ai déchiré mon acte de naissance derrière le comptoir et j’ai dit aux origines d’aller se faire foutre. » Et D. Niangouna de réécrire dans cette pièce son acte de naissance, de se surnommer « Dido », abandonné enfant par une « femme qui pesait deux-cent-cinquante kilos » et un « vétéran du Vietnam », exilé après que son théâtre a explosé dans son pays, ouvrant un bar où il se produit et subit des visites de toutes sortes: fantômes de la mère et du père qui l’enjoignent d’arrêter la boisson et de se repentir, « sœur du pays »  et sa « bande de combattants afro-africains » opportunistes et inquisiteurs l’intimant de « remettre l’idéologie dans toutes les sauces artistiques et culturelles, en toute chose communautarisme oblige ! ». Esseulé, essoré, il finit par converser avec lui-même. « L’exil est un désert. »

Coincé entre, d’un côté, le pays d’accueil qui attend de lui qu’il « fasse dans le moule » et qui est gagné par une extrême droitisation des esprits, de l’autre, ces activistes érigeant la négritude en dogme et prônant un « théâtre qui doit se salir les mains », Dido tente de frayer une ligne de fuite, oblique, dialectique, fin de non-recevoir pour qui voudrait le situer, ou le ramener à un théâtre de situation : « Nous sommes une solitude ! » C’est faire ainsi sourdre une voix quasi inaudible « au cœur du populisme ambiant », que celui-ci soit à cour ou à jardin. C’est à sa manière préserver la possibilité d’une « quatrième personne du singulier » (J.-M. Maulpoix, Novarina) ou d’un « être singulier pluriel » (J.-L. Nancy).

Dido passe des Érinyes aux Euménides, de la « tragédie », qui réclame « du sang pour du sang » dans un cycle incessant, à La Fin de la colère, pièce que lui propose de jouer un inconnu venu boire un coup dans son bar. De ce côté est un « rituel » qui permet d’exorciser angoisses intimes et politiques. À la sauce idéologique, insipide à force de pureté, Dido préfère un français écrit et proféré avec « la froideur du manioc sur sa langue et la percussion du tam-tam dans sa bouche », en somme un « bouillon de culture » (La Patience de l’araignée), qui se nourrit d’expressions proverbiales, pique la sagesse populaire, met son grain de sel dans nos lieux communs : « comme on fait son histoire on se couche dessus », « Les comédiens aguerris touchent du bois, boivent la tasse et coulent », « Bon vent ou mal gré, l’acteur est le premier débiteur des pots cassés », « Je ne dis mot mais ne consens point » (face à la « sœur du pays » et sa clique), mais les autres artistes exilés et tentés eux aussi par l’activisme sont-ils « passés du côté du lard ou […] restés dans le cochon » ?, « Ma mère me disait toujours : ‟Dido, tu dois apprendre à transformer le fond en comble” », « Le vent a cessé de tourner. Les morts peuvent dormir en paix ».

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22 octobre 2021

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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