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Cap aux dires… Schwind en conversation avec Rabelais. – L'!NSENSÉ
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Cap aux dires… Schwind en conversation avec Rabelais.

Cap aux dires…

Avec Rien plus qu’un peu de moelle, le metteur en scène Malte Schwind poursuit sa quête d’une pratique théâtrale insolente, politiquement incorrecte, poétiquement libertaire, esthétiquement cartoonesque, vigoureuse et suggestive, plastiquement naïve et imprévisible… qui s’éloignerait du théâtre de conserve que promeut la société du spectacle laquelle entretient « les (é)gouts du public » et relaie ce qui reste des « politiques cultu®elles ». Ainsi, de tétons nourriciers ou de mamelles à sucer, Schwind ne connaît que celles qui renouvellent les idées et les pensées, imprévisibles, périphériques ou oubliées et, de toutes les manières, sincères et malhonnêtes : si par-là, on entend celles qui dérogent à la « bonne pensée » et fricotent avec l’obscène. Rabelais lui sera alors de bonne compagnie, et Dive Bouteille, Quart et Tiers livre forment le miroir des joies meurtries toujours vivaces mêlant désirs de bonne chair et libidos, à l’idéal d’un art de vivre… pour soi et avec les autres. Ainsi, après une fracassante présentation de son travail au Théâtre de l’Échangeur (aujourd’hui gravement menacé par une ministre incult-urelle), et avant de se retrouver aux Salins de Martigues, c’est à Aix-en-Provence, au lieu-dit Théâtre Antoine Vitez, que la compagnie En Devenir 2 aura posé ses valoches, dépliant sur scène un art vibratoire, acoustique et phonique, exposant des comédiens et comédiennes farfelus en besogne linguistique et gymnique, promouvant une gestuelle acrobatique qu’induisait leurs monstres-géniteurs que sont Pantagruel, Panurge et leur scélérate bande.

Etat des lieux…du vieux

Parce qu’il faut que ça commence… Parce que l’affaire du théâtre (sa fondation), c’est toujours et encore de trouver un point d’appui, après qu’une scénette présente ce solitaire qu’est l’ami Diogène mimant l’enculage de son tonneau-habitat ; c’est une longue, immense, interminable logorrhée sur l’état de guerre qui surplombe, enveloppe et nuit au monde qui s’entend d’entrée. À l’avantage de celle-ci, bien loin de mimer la rhétorique des présentateurs-de-batterie-télé de BFM élevés aux « éléments de langage » – ou les lamentations éructantes de Finkel-crotte –, c’est du Rabelais qui est délivré. Comprenons « délivré » au sens de sortie des geôles de l’oubli ou des fers des a priori qui reposeraient sur l’idée que cette langue ancienne (mi-latine et vieux français) ne parlerait plus, ne se ferait plus entendre, ne signifierait plus. Des livrées de mots sont ainsi balancées, reprises de volée (comme plus tard les andouilles et autres saucissons qui bombarderont la salle), coulant d’un flux continu… C’est une liste fracassante d’armes en tous genres, un arsenal meurtrier d’hier et de toutes les guerres… qui se fait entendre, dont les interprètes miment presque joyeusement les effets, les dégâts, les possibles… Et d’entrée de jeu, c’est ainsi que s’entend, via un registre qui lorgne la démesure, qui tourbillonne et qui tempête, que la mort est là. Qu’elle est partout et qu’elle menace la vie. Plus, seulement, la mort comme ponctuation finale et épilogue de vies amorphes, mais bien la mort au jour le jour comme renoncement à la vie, aux joies, aux écarts, aux utopies… Le mot : « la mort » s’invitera ainsi (tout au long des 3H40), spectral, furtif, constant puisqu’il est exactement l’envers de la vie que Schwind et ses acrobates du verbe et autres fiers à bras de foire défendent, à bout de bras, comme un bout de gras qu’il s’agit d’engloutir.

Rapporter le détail d’un premier volet qui dure 2 heures (avant entracte gourmet) relève probablement de l’impossible, sauf à le réduire à figurer un état des lieux : un « état du vieux » que Quart et Tiers Livre (privilégiés dans ce premier temps) ne font que railler.

Devant le mur/panneau balafré d’indices (portraits, toiles de maîtres, fragments – qui ne sont pas étrangers parfois aux créations antérieures de la Compagnie En Devenir 2 –…) ; devant ce mur qui barre la scène et se regarde comme « un mur fou », un « mindmap », une « carte d’investigation » (on songe à Cold Case, et autres bureaux de détective) ou (et pourquoi pas ?) un ensemble de tags d’un autre âge… Schwind enquête moins sur Rabelais, que sur ce que Rabelais a autopsié et qui relève d’un usage du langage lequel soutient la pensée. C’est que langage et pensée sont « sortis de leurs gonds », pour le meilleur comme pour le pire, au sortir du Moyen-âge et que l’humanisme naissant de la Renaissance y revient. En deux trois épisodes symptomatiques de la « maladie de la mort » qui boursouffle le parler quotidien, Schwind fait alors le choix d’un Cap aux Dires qui est l’envers du Cap au Pire (dans les parages du métalivre beckettien) dans lequel le monde linguistique se tient.

C’est d’abord la rencontre de Pantagruel et de l’étudiant limougeotte dont la glotte est encombrée d’un mucus latinisant, de glaires pédantesques et autres « linguismes ». Bavardages et radotages à s’étrangler que ce moment où la parole inutile finit par copuler avec le débile servile. Puis, dans une séquence affolante où livres stériles et pensées bancales (celles des moines et autres clercs savants) volent dans les cintres, c’est l’épisode de la critique des sorbonnards (emprunté à La Farce des théologastres) qui est mise en scène avec truculence et qui invite Schwind à augmenter la liste des œuvres apprêtées et des opus de gare diffusés par les points Relay. Interprètes farfelus en goguette miment alors l’université des « Parigots aux faciès ignares et béats ». Et Schwind, qui n’en reste pas là, ajoute alors des titres d’aujourd’hui (Le pouvoir de la pensée positive, La clé de votre énergie, Mon programme sport et santé…) qui, se mélangeant à l’ars honeste pettandi in societate, des poys au l’art cum commento… donnent à penser que les temps et « l’électeurs » ou le lectorat n’ont pas changé. Qu’il soit remercié d’avoir épargné les libres penseurs de l’École de Marsiho : Bernard-Marius Koltès d’Arnaudus Maisettimas, Le gai théâtrum de Yannickis Butelus, La perception inquiétée de Christophimus Triaudus, Le sens du mundus de Christiophimus Bidentamis, le Valerium Novarinis de Louisismus Dieuzaydis… C’est bien à la langue qu’il s’agit de s’en prendre puisque l’ordre linguistique est le miroir loyal d’un ordre social frelaté que le pet et le souffle anal (dont le plateau s’enjoue) permet de subodorer. Et c’est à raison alors qu’apparaît Panurge, au lever du rideau noir. Panurge, l’acolyte de Pantagruel… Panurge l’affamé aux idiomes multiples, figures d’étudiant Erasmus parlant autant de langues qu’il en faut pour dire sa faim et capable même d’en inventer si, par-là, l’une d’entre elles lui permettrait de satisfaire son estomac.

Figure de Panurge, flexible, adaptable, prompte à toutes les corruptions (Julie Cardile, athlète olympienne et survoltée, n’est rien moins qu’un élastique en guenilles qu’elle troquera ultérieurement contre un costume incandescent à la braguette rouge sans que cela change sa gouaille)… Se forme ici, à quelques encablures de la fin du premier tableau, le couple Panurge-Pantagruel. Vieille tradition littéraire que ce « couple » qui, pour autant, chez Rabelais, n’appelle pas la figure figée du Domestique et de son Maître comme la littérature va en jouer, mais fonctionne plutôt comme une entité dialectique où les choses sont en discussion et en méditation… Et où se développe, in fine, entre les deux, une langue de fiction puisque c’est la seule langue qui s’entretient avec la vérité, n’ayant d’autres motivations et projets que de questionner la langue servile (savante, politique, scientifique, théologique…)

De l’épique à l’écope joyeuse

Au retour de l’entracte, après amuse-gueule et verres à trinquer (lesquels étaient proposés déjà à la salle pendant le premier volet), la bande (Sarah Cosset, Julien Geffroy, Eloise Guérineau et Mayeul Victor Pujebet, Julie Cardile) est alors embarquée à bord du Thalagème qui entreprend son périple vers l’oracle de la Dive Bouteille. L’embarquement réservera son lot d’aventures et c’est moins la quête d’un monde que l’épreuve des autres langues qui, ici, forge l’horizon. Passant aux larges d’iles (de Medamothi, des Alliances, de Cheli, de Procuration, de Tohu et Bohu, de Tapinois…)qui sont comme autant de foyers d’ordre ineptes et mercantiles que le Thalamège veut contourner, l’équipage se bat encore contre les vieilles lunes et les éternels sortilèges d’un monde qui n’est qu’illusion. Le second volet rompt alors avec ceux-ci et multiplie les artifices pour faire vivre un Theatrum mundi sorti d’on ne sait quelle imagerie toute poétique, grotesque et satirique. Se donne ainsi une rêverie théâtrale… qui, tantôt se forme en chant choral, tantôt en cérémonie nuptiale qui voit rosser les chicanous, tantôt s’envoler une truie de carton-pâte protectrice des Andouilles, tantôt voit jeter sous la forme de morceaux de glaces l’épisode des mots gelés… Tout ici, comme antérieurement, est prétexte à jeux (de corps et de mots), tout s’y donne dans un mouvement à l’onirisme débraillé fait de subtilités où l’on réapprend en cœur François Villon, et les règles de la navigation… Le phénix n’est plus, le cri des mouettes rieuses s’y est substitué. Un cours magistral sur la Dette – qui vaudrait à l’humain de se soucier de son prochain endetté comme de lui-même usurier – ferait tourner de l’œil un économiste de pacotille du FMI. Un chant italien, pris aux terres arides des Pouilles, donne une idée de la profondeur d’âme de ceux qui cherchent le mieux vivre. Une tempête (vent, cris, éclairs de lumières) vient balayer salle et scène dont la frontière aura été sans cesse flouée. C’est que ce que raconte la bande, ce qu’elle met en récit, n’est pas pour un spectateur, mais pour tous les acteurs de leur vie.

Trois rythmes et un épilogue auront ainsi construit ce second volet. À l’embarquement et aux frotti-frotta d’un archipel d’îles où les histoires du Cinquième livre trouvent quelques impressions au plateau et font vivre les tumultes, bagarres et rosseries civilisationnelles, succèdera une tempête. Et quelle tempête, faite de bruits de soufflerie à vue, d’éclairs de lumière, voiles monumentales prises dans les bourrasques et de pendules/hublots qui vacillent dans la salle. Tout le théâtre tangue sous les coups de boutoirs de la langue rabelaisienne. Sur les planches rendues à figurer un lointain radeau de la Méduse, eux sont en cuissarde. Ils ont troqué leur collerette blanche et ornementée d’époque contre quelques vareuses d’aujourd’hui. Ils forment un chœur de vigie, une bordée de « matafs » qui lorgne la vraie vie et compose encore avec les aléas sociétaux, les vagues traditions héritées et l’écume des jours tièdes et sans relief. Puis le calme arrive et résonne un chant profond… C’est un temps de rémission, une parenthèse douloureuse. Et enfin, en guise de ponctuation une invitation : Buvons ! Mot programme-épilogue qui renvoie au Vin de la Dive Bouteille où, voudrait-on le croire (et l’on trinquerait volontiers), il y aurait un fond de vérité quelque part sur la vie que l’on peut espérer, que l’on aimerait vivre et vers laquelle le Thalamège aurait à cœur de nous conduire… Et parmi ces épisodes construits au rythme de rebondissements et autres grands chambardements, apparait une toile peinte fleurie, aux verts fantastiques, auréolée d’une lumière toute picturale où, autour d’une île qui ressemble à quelques champs élyséens, deux « compas » (les marins s’y fient et les novices appellent ça « boussole »), pointent en direction… d’un pays apaisé ou quelque chose qui s’apparenterait à l’île d’Utopia.

« Buvons ! » dit Mayeul Victor-Pujebet qui, en pédagogue bavard et attentif, déclare que le public, sans doute fatigué (précise-t-il), a besoin de prendre congé. Eux, faits d’une autre étoffe et colporteur d’idées et de pensées d’ailleurs qu’ils aimeraient voire lever, ont encore la route à tracer… ont à ouvrir des voies en faisant entendre la leur… parmi d’autres théâtres (on leur souhaite) où la Dive Bouteille pourrait donner quelques idées de Thélème utopique à construire, et autres ZAD à inventer… Parce qu’à les entendre, chacun sait que ce qui les guide, c’est le « Fays ce que vouldras… », ou quand le monde du Moi se forme sur des sociétés sans plus de Loi.

Du déraisonnable comme boussole, du sourire comme horizon

Précurseur de Nietzsche, de Bataille et autres penseurs qui entreprirent la critique de la raison et du raisonnable, Rien plus qu’un peu de moelle, pris entre autres à Rabelais, ré-écrit par Malte Schwind (un tour de force que de théâtraliser cette langue et de la porter à la scène), s’écoute et se regarde comme un lot de farces et autres « moralités » (genre satirique et critique révolu du Moyen âge) qui se donne pour objet un humanisme tâtonnant de Renaissance qui précède celui castrateur des Lumières. Tout est à faire ou à inventer (comme le fait entendre la langue rabelaisienne) ; rien n’est à fétichiser, totémiser, idolâtrer… Tout doit être mis en branle. Au plateau, Schwind et sa bande s’en donnent dès lors à « cœur joie » ; Schwind ayant, chevillé au corps de sa pensée, cette joie qu’il philosophe d’une création l’autre. Et c’est à la source du déraisonnable que la joie peut enfin être. Rien plus qu’un peu de moelle brasse ainsi, large, les états d’âme où l’on perd pied dans l’intensité et ses désordres déraisonnables.

Mais au plateau, récurrente d’une minute à l’autre, constamment offert au regard, ce qui est donné c’est « une joie des visages ». Des interprètes aux sourires larges et heureux, aux faces sculptés dans l’œil pétillant et la bouche en cœur… À ces têtes de grand Guignol et autres trognes de clown heureux, il faut rendre grâce et les remercier pour une contagion qui donne à la pensée et au regard un goût de légèreté, une couleur azuréenne aux paysages mentaux que développe le quotidien. À leur contact, alors que les comédiens et comédiennes se démènent avec des petits rien, des histoires sans lendemain, des faits divers banals… via leurs mines réjouies, on apprend une sensibilité à l’attention. L’attention ! Quel mot que celui-là. Et de voir dans Pantagruel et Panurge pas seulement un duo, mais des artistes de la conversation continue qui montrent ce qu’est l’attention pour l’autre, qui réconcilient avec le temps de la conversation lequel tient à distance les bavardages. Une conversation amicale où l’attention (une substance rare aujourd’hui) est dès lors un sel qui pimente l’existence. Les écoutant converser, se réjouir d’un plat partagé ou d’une idée commune, on se dit qu’une seconde naissance est alors possible. C’est le propre de ce théâtre à nul autre pareil, anarchiste et humain, de mettre ses témoins à pied d’œuvre. Alors « Buvons ! »

Abreuvez vous aux sources de la connaissance

Connaître pour aimer, c’est le secret de la vie.

Fuyez les hypocrites, les ignorants, les méchants;

Affranchissez vous des vaines terreurs ; étudiez l’homme et l’univers;

Connaissez les lois du monde physique et moral, afin de vous y soumettre

Et de ne pas vous soumettre qu’à elles ; buvez, buvez la science ; buvez la vérité, buvez l’amour.

Rien Plus qu’un peu de moelle, d’après Rabelais, Cie En devenir 2
Mise en scène : Malte Schwind ; Assistanat & dramaturgie : Émilie Hériteau
Jeu : Julie Cardile, Sarah Cosset, Julien Geffroy, Éloïse Guérineau, Mayeul Victor-Pujebet ; Scénographie : Margaux Nessi ; Costumes : Axelle Terrier ; Lumières : Anne-Sophie Mage ; Son : José Amerveil ; Régie générale : Victoire Sébrier