Un procès après l'ennemi du Peuple de Christian Jatahy et Wagner Moura
80ème édition du festival d'Avignon au Gymnase Aubanel
Un procès : le romantisme de Jatahy
« I. 13 », c’est la place qui m’aura été attribuée ce samedi 11 juillet 2026 au Gymnase Aubanel. Et c’est donc de ce siège que je regarderai, non sans éprouver un grand ennui, Un Procès après l’ennemi du Peuple dans la mise en scène de Christiane Jatahy et Wagner Moura. En contrebas, à deux rangs sur ma gauche, Jean-Pierre Thibaudat somnole au bout de 45 minutes. La tête dodelinait avant que le menton ne rejoigne lourdement la poitrine. Fabienne Pascaud, perdue de vue, à l’unisson d’une salle en délire au terme d’un peu moins de 2H30, applaudira – je n’en doute pas – malgré les « trois kilos » de bracelets (non électroniques) aux poignets. Étreint par un sentiment d’incompréhension devant un spectacle caricatural ponctué de pathos compulsif intermittent, d’enjeux réduits à leur portion insignifiante, de contresens inouïs… je me rentre. Un Procès après l’ennemi du peuple (mis à la proue du titre sans qu’il ajoute en pertinence) vaut pour messe d’enterrement de la complexité des idées. Ou quand le théâtre – qui ne sait plus où il va – devient naïf et récréatif.

Faudrait travailler un peu… !
Imaginons un instant que cette pièce aurait été lue afin qu’elle rende sa matière. Juste lue, finalement, et que la mise en scène aurait tenu à une simple lecture – comme Maeterlinck (dans Le tragique quotidien) le souhaitait, parfois, des textes qui ne se prêtent qu’à l’oreille. Peut-être, alors, bribes de phrases et fragments d’idées auraient trouvé une sorte de prolongement dans la pensée. Concernant Un ennemi du peuple – en prenant son temps ou disons en travaillant un tout petit peu – le lecteur en serait arrivé, au moins dans un premier temps, à un constat. Cette pièce, en définitive, met en tension et ne parle que d’une chose assez simple que l’on peut nommer : « faire un choix de société ». Et, bien entendu, les lecteurs débattant entre eux, ce constat serait augmenté dans leurs discussions de diverses nuances motivées par l’expérience. Celle que l’on a de la vie sociale (là, le lecteur oublie partiellement le texte et le théâtre (on y est) lui offre, comme d’hab, de parler de tout…), ou celle de la lecture qui permet de s’arrêter sur quelques expressions, phrases, mots d’auteur (là, il y aurait un autre lecteur. Un lecteur barthésien, peut-être, qui serait allé pas à pas).
Partant de cette situation, la petite histoire d’Ibsen, donnerait à moudre des thèmes chez le bavard prompt à parler de son expérience de la vie sociale. Il y aurait entendu (pourquoi pas ?) une fiction sur la « vérité ». Thème qui, depuis belle lurette, n’est jamais que la fille du temps (cf. Brecht dans Galilée, et avant lui Léonard de Vinci). Un autre lecteur, moins bavard, aurait retenu des énoncés : « « nous sommes sur le seuil d’une révolution », « un article […] comme une bombe », « le scorbut moral »… À partir de ceux-ci, il en aurait déduit que la petite pièce d’Ibsen mettait en avant les conditions d’apparition d’un « désordre » et les modes de répression qui l’accompagnent.
Le critique, témoin de l’une et l’autre de ces prises de parole, aurait lui à cœur de rappeler le processus à l’œuvre dans la petite pièce. Et s’avançant, rappellerait qu’il s’agit en définitive, encore une fois, d’un drame moderne où la trahison porte le nom de revirement (soit une sorte de « retournement » comme il l’a lu encore chez Brecht).
Car enfin, Un ennemi du peuple, n’est jamais que l’exposé critique du fonctionnement d’un journal « le messager du peuple » qui, alors qu’il s’engage à publier un « article explosif » sur l’état sanitaire des thermes de la ville, finit (alors qu’il s’est engagé à soutenir l’information du scientifique Thomas Stockmann) par rejoindre et servir le camp du pouvoir municipal dont l’intérêt est de passer sous silence cette pollution. Autrement dit, en cette fin du XIXème où la presse se développe exponentiellement, ce qui est observé par Ibsen concerne les relations entre trois fondements sociétaux, depuis que le théologique cède du terrain.
Soit, une pièce qui dissèque le rapport que les connaissances scientifiques (nouveau grand récit à la place du théologique) entretiennent avec la sphère politique et cet autre pouvoir qu’est en passe de devenir le médiatique. Dès lors, le critique (lecteur de Feyerabend) affirmerait que la pièce d’Ibsen Un ennemi du peuple met en œuvre (et donc à voir comme à entendre) comment la connaissance scientifique peut parfois devenir un ferment anarchique que ne peut tolérer l’ordre politique conservateur.
Développant alors sur ce dernier point, le critique proposerait de lire Un ennemi du peuple comme une petite pièce qui permettrait de comprendre qu’un fait, une étude scientifique, une connaissance, un savoir objectif – reposant sur des preuves – peuvent être apparentés, sous l’influence de pensées corrompues (et il n’y a pas de jugement moral à porter ici puisque c’est le propre de la politique d’être sans lien à la morale depuis Machiavel), à un régime d’idée politisées.
Reste, le critique ne l’oublie pas, la présence et l’importance du peuple. Cet électorat/lectorat versatile qui, mal informé et désinformé, se détermine en fonction des connaissances qui lui parviennent. Vu d’aujourd’hui, chacun là-dessus peut avoir une idée. Et c’est cela que Jatahy met en scène à partir d’une lecture maladroite, trop à droite, d’Un ennemi du peuple.
Quittant le gymnase Aubanel, Un ennemi du peuple en tête, le critique s’inquiète d’un dernier point à l’œuvre qui tient à une sorte d’alchimie propre « aux sociétés de merde » (cf. Guattari) : comment de la merde, comment le goût de la merde, la consistance de la merde, l’odeur de la merde, peut à ce point, alors qu’il est objectivement décelable, être rapporté à une sensation subjective… ? Il y a là un mystère ou une machine efficace à convertir les esprits. Une sorte de système de recyclage et de blocage du sujet… qui porte bien un nom… vraisemblablement celui de C.x.P.x.T.x.L.x.S.M.x. M.x.N.D.x.x.L. x.N.T.x.G.R.x.
Un procès… mise en scène, aux voix.
Dire qu’il s’agit d’une « suite » à Un ennemi du peuple (cf. la feuille de salle) est un rien excessif. Un Procès, c’est surtout un focus développé, librement à la Jatahy/Moura, de l’acte IV de la pièce d’Ibsen.
Une mise en forme, et davantage une mise en ordre du débat ou une institutionnalisation (nous y reviendrons) de la réunion que préside Aslaksen à la demande du Maire et qui voit Thomas Stockmann s’exécuter devant les villageois qui votent (à l’exception de l’ivrogne : figure de l’espérance ?) pour baptiser le docteur « Ennemi du peuple ». Le terme (s’exécuter) est fort, mais Stockmann qui passe du paradigme scientifique à celui du politique (de la preuve objective sanitaire à l’accusation de corruption des notables et à la critique du système démocratique) commet une seconde[1] faute tactique qui le conduit à une marginalisation extrême, voire une exclusion radicale.
D’une certaine manière, cent ans après la première qui eut lieu au Théâtre de l’Œuvre (le 11 novembre 1893), Stockmann ressemble à Pierre Bérégovoy qui se suicidera le 1er mai 1993, après que ce dernier aura menacé devant l’Assemblée nationale les députés de divulguer leur corruptibilité (c’était le 8 avril 1992, et Tonton (alias Mitterrand) aura des mots forts à l’encontre de la presse de l’époque : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie, au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous ».
Mais passons, le théâtre n’est pas seulement affaire d’actualité, mais aussi de souvenirs et de mémoire.
Sur la scène ouverte à tout vent, trois écrans géants en surplomb servent tout à la fois d’espaces de traduction (du portugais ou de l’anglais vers le français) et de fenêtre sur un chronomètre (où s’affiche en gros le temps de parole, façon « l’Heure de vérité » émission animée par François Henri de Virieu dans les années 90). À cela s’ajoute un voile diaphane qui dissimule à peine les onze membres du jury (sollicités dès l’attente du public dans la rue devant le gymnase) qui ont pris place sur deux rangées de chaise (en fond de scène, face au public) et qui sert aussi de surface où seront projetées des séquences filmées. Par un « effet tombola-ça tombe sur moi », ils ont été choisis alors que la salle est assemblée et seront guidés par une espèce d’animateur-arbitre. Tout est là, sinon qu’il faut ajouter une chaise parfois vide, parfois occupée par le « spectre » de Thomas Stockmann. Tout est là, sinon que le dispositif scénographique met à cour et à jardin des tables oblongues : lieux de régie qu’occupent des personnages plus ou moins présents dans Un Procès. On jouera en costume de ville, veillant à mettre une cravate au Maire. Ça s’écharpera, ça se vilipendera, ça ne s’écoutera pas… ou presque pas, étant donné que le procès, tel qu’il est pensé et mis en scène, met aux prises deux frères aux enjeux opposés. Et de regarder les membres du jury, tels les spectateurs d’un tournoi de ping-pong (cf. Barthes et sa définition du rythme de la comédie) où tantôt ils tournent la tête à droite, tantôt à gauche, soumis eux à un devoir d’attention (ils poseront des questions) qui a quitté Thibaudat, lequel a rejoint Morphée.
Ce serait presque tout si, par souci de théâtre documentaire, la mise en scène ne faisait allusion à la pollution du Valle do Rio Vermelho. Épisode qui se traduit, comme dans l’Antigone de Milo Rau, par quelques séquences filmées et projetées, brèves, de témoignages d’une population autochtone qui a vécu, elle aussi, ce qu’Ibsen a écrit. Ce serait presque tout si ne s’ajoutait, après une rixe entre les frères, un petit couplet sur les « minorités » et les « majorités ». Et où, au prétexte de convoquer Jésus (le religieux), Galilée (le scientifique) et Hitler (le politique), ces trois motifs historiques rappellent la bêtise de faire reposer un choix de société sur la mesure étalon qu’est l’arithmétique. Ce serait presque tout, si le public, attendant la délibération filmée du jury, ne s’étonnait du vote des jurés qui, pour trois d’entre eux, suite à une série de questions simplistes, ne faisaient de Stockmann, un ennemi du peuple. Résultat qui s’affiche sur des bornes rouges et vertes (façon jeu télévisé) et qui font frémir la salle acquise à Stockmann. Le vert l’emportera et ça pouffe de soulagement.
Ce serait presque tout avant que ça ne s’achève par le leitmotiv qui a ouvert ce procès « La Vérité. C’est fini ».
Soit ! et alors ?
Depuis longtemps, sauf à imaginer un universel (prout !), la Vérité ça ne s’hérite pas, ça se construit.
Du participatif au poussif.
En 2012, le 19 juillet, au Théâtre Opéra d’Avignon, la bordélisation de la salle, à la suite de la représentation d’Un ennemi du peuple (mise en scène Thomas Ostermeïer[2]) m’avait réjoui. Dans la salle, les spectateurs pris à parti s’étaient « branchés » physiquement, s’étaient insultés, en étaient venu aux mains, s’en étaient pris aux acteurs à la suite d’une question qu’Ostermeïer (sortant de la coulisse et venu en front de scène) avait posée, brutalement, à propos des « animaux nuisibles que sont les politiques » comme l’insinue Ibsen. Il avait alors lancé : « Vous êtes, vous démocrates, pour l’extermination ? Votez à main levée ! ». Dans la foulée, c’était parti en vrille… par KO rhétorique dont le cadavre gisant soulignait le chaos qu’induit la paresse démocratique. Ce qu’Ostermeïer avait proposé n’était rien moins que d’interroger, bêtement, nos comportements paradoxaux. Sur le mode des procès révolutionnaires de la Convention, la meute (le public) s’était éveillée à ses pulsions grégaires, à son mal radical toujours tapi, à ses comportements fascistes, à ses démissions libérales, à ses retenues humanistes héritées et à ses goûts pour la morale et le légal… La férocité des uns s’étaient réveillés. L’appel au calme des autres était étouffé. La lutte, dans le Théâtre Opéra, avait pris ses quartiers. Et l’on sentait que la LOI, qui règle a priori tout, avait cédé devant le MOI qui peut tout. On sentait que le droit ne suffisait plus et que le goût de la justice appelait une violence constructive (cf. Benjamin). Jusqu’au théâtre et ses putains de conventions, ses paraîtres, ses mondanités, etc… tout avait, en une fraction de seconde, partiellement explosé.
Oui, je m’étais amusé à cet instant où le vernis fout le camp.
Le 11 juillet 2026, au Gymnase Aubanel, on ne reprochera rien à Jatahy/Moura qui polissent la scène et la salle, en inventant un Procès. Manière d’institutionnaliser le conflit et donc de le désamorcer, de le remettre à l’endroit des arbitrages légaux et des règles tronquées (majorité/minorité), de le soustraire à l’ensauvagement en espérant que l’on s’écoute les uns les autres… « Dans un monde où le dialogue est si rare, où les opinions sont si figées et où l’on ne souhaite pas, en réalité, écouter l’autre, il est nécessaire de rétablir la possibilité d’entendre les deux côtés et, à partir de cette écoute, de se permettre de changer » revendique Jatahy dans la feuille de salle. Soit un programme (en soi) que réfléchit la mise en scène et qui maintient le théâtre dans la proximité de cette vieille lune répétée qu’est l’éducation, quand Brecht l’avait tiré du côté de la pratique d’une instruction (un régime de questionnement). Théâtre de la conciliation, et pourquoi pas de la réconciliation entre les opposés ? En soi, ça pourrait s’apparenter à une sorte « d’en même temps » et finalement Jatahy y sera allé de son goût pour ce que l’on pourrait appeler « un théâtre engagé ».
Mais engagé dans quoi ?
Au plan dramaturgique, la participation du spectateur choisi (prélèvement sur la base du volontariat d’un jury mis en scène) qui jouera le jeu, silencieux et docilement, et qui fait de la salle entière qui les regarde, un peuple sans voix ; et du théâtre un spectacle passif, voire poussif… me donne à penser l’hégémonie qu’exerce la démocratie sur nos comportements consensuels et vassalisés. Peut-être que Jatahy aura voulu, à travers son interprétation de L’ennemi du peuple, souligner nos démons et l’ennemi intérieur abrité par chacun et chacune. Difficile de dire, finalement, ce qui était proposé… alors que les comédiens, habités, jouent, parfois surjouent, interpellent la salle qui leur donne le change.
Au final – ça réveillera Thibaudat – la salle exulte. Et moi, je me demande bien pourquoi ?
Et j’ai hésité avant d’écrire ce qui ressemble, moins à une critique, qu’à une lettre qui marque la déception.
En gare TGV d’Avignon, je croise les festivaliers qui arrivent en tenue de combat : short, bob, sac à dos ou valise à roulette… Perso, je mets les voiles et retourne à Marseille… où pendant 30 minutes je reprends ma lecture du témoignage de Marie Cosnay Des îles (publié aux éditions de l’Ogre). Page 42, elle écrit que les gens, solidaires, de l’île de Lesbos, au début, accueillaient les réfugiés dans le camp de Moria, et puis (c’est écrit comme ça) : « La situation est difficile, ils le sont moins, la moitié des votes pour l’extrême droite à présent ».

[1] Seconde, car la première faute est d’avoir cru que les notables pourraient le rejoindre et le soutenir dans sa croisade contre la corruption. Une opposition politique ne peut se construire qu’avec des amis. Pas des faux-amis.
[2] https://www.insense-scenes.net/article/lami-des-peuples-dostermeier/
