Une petite affaire
Comment finir ? Une petite affaire de Jean Bellorini
Une petite affaire, mise en scène Jean Bellorini, d’après Seul dans Berlin d’Hans Fallada, TNP de Villeurbanne, 29 septembre-17 octobre 2026
« Comment finir ? » C’est la question que s’est posé Wajdi Mouawad en quittant la direction du Théâtre de la Colline sur une pièce de jeunesse, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, et son traitement scatologique, plutôt qu’eschatologique, de la guerre du Liban, dans la lignée d’Alfred Jarry et de son père Ubu. C’est la question qu’a dû se poser Jean Bellorini en quittant le TNP de Villeurbanne pour le Théâtre de Carouge à Genève avec Une petite affaire, d’après Seul dans Berlin (1946) d’Hans Fallada, en résonance cette fois avec la montée inquiétante de l’extrême droite un peu partout dans le monde, dont la France et l’Allemagne.
« Comment finir ? » La question tourmente aussi le couple d’ouvriers au cœur du roman de Fallada une fois entre les mains de la Gestapo. En 1940, au moment même où l’Allemagne fête sa victoire éclair contre la France, Otto et Anna Quanguel sont en deuil : leur fils unique est mort au front. Le contremaître taciturne et sa femme décident, à leur modeste échelle, d’entrer en résistance. Ils déposent dans des halls d’immeubles berlinois des cartes postales dont les messages sont destinés à réveiller les consciences. Au prix d’infinies précautions, ils tiennent deux années ainsi. Cependant, isolés, sans lien aucun avec une organisation, si tant est qu’elle existe, à la merci d’une étourderie et du hasard, ils sont arrêtés par un inspecteur méthodique qui consacrait tout son temps à leur traque. Ces vies minuscules sont dès lors laminées par les interrogatoires brutaux, les procès biaisés, les emprisonnements indignes et les exécutions redoutées. Reste le choix de la fin, puisqu’un vieil homme discret parvient à leur donner au tribunal des fioles de cyanure. Chacun dans sa cellule, sans savoir le sort de l’autre, se retrouve face à soi-même : cacher ou détruire la capsule, boire ou ne pas boire le poison ? Telle est la seule once de libre-arbitre qui leur échoit, alternative à l’échafaud à quoi les condamne la justice du troisième Reich.

Jean Bellorini ausculte l’intériorité de cette femme et de cet homme, les rejoint sur leur scène intérieure, met en relief la portée universelle de leurs tiraillements, intérêt qui remonte chez lui à Tempête sous un crâne, titre hugolien de son premier spectacle. Dans la grande salle Roger Planchon, les deux acteurs sont dominés par une architecture monumentale, dont les structures géométriques s’agencent comme un piège qui se referme sur eux. Les jeux d’ombres portées suscitent des images à la croisée des cauchemars carcéraux de Piranèse et des places vides d’êtres de Giorgio de Chirico. Par contraste, la gestuelle et la diction de Clara Mayer (Anna) et Camille de La Guillonnière (Otto) sont tout en retenue et en tâtonnements, antidote à la rigidification de la pensée et des émotions. Le metteur en scène, et son « théâtre-récit » qui préfère incarner des textes plutôt que des personnages, amène les comédiens et les spectateurs dans les espaces nocturnes qu’explorait Claude Régy chez le poète autrichien Georg Trakl dans Rêve et Folie (2016). Je repense à Camille de La Guillonnière, immobile sous une lumière spectrale, dont la diction libère sans forcer la puissance suggestive des images contenue dans son texte ; ou encore à Clara Mayer qui, à une question intrusive du procureur (Jacques Hadjaje) depuis les gradins sur son nombre de relations avant mariage, répond « Avec quatre-vingt-sept » de façon à susciter un rire dans la salle qui sonne comme un réveil salvateur après une longue hypnose. Plus troublant encore : un même geste, présent dans le livre, acquiert cependant une tout autre portée effectuée sur scène. Il s’agit du procureur qui cette fois oblige Otto à retirer ses bretelles de pantalon sous prétexte de prévenir une tentative de suicide. Dans le roman, l’injonction vise une humiliation supplémentaire de la victime. Sur scène, la pantomime rappelle immanquablement la fin d’En attendant Godot de Beckett : une fin qui repousse in extremis le tragique par une pointe de burlesque muet.
Le directeur du TNP pour sa dernière saison a conçu ce spectacle en diptyque avec L’Ordre du jour, adaptation du récit d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, pour la Comédie-Française. La résistance têtue du couple d’ouvriers offre un contrepoint à la manne financière que le grand patronat allemand a fait ruisseler sur le parti nazi. L’ouverture du procès, citation littérale du livre de Fallada, établit le lien entre les deux volets du diptyque : « Il n’y a aujourd’hui qu’une petite affaire à l’ordre du jour. » Elle est en phase avec le titre du récit de Vuillard, qui épingle un jargon administratif aseptisé recouvrant les pires actions d’un régime et de ses soutiens. Elle offre également un autre titre, teinté d’ironie et plus en accord avec le contenu du spectacle, que Seul dans Berlin. L’Ordre du jour se termine sur le mur des noms de chaque entreprise, de Bayer à Siemens, et de chaque camp qu’elles ont exploité, de Mauthausen à Auschwitz. Une petite affaire s’ouvre par une immense mosaïque de cartes postales, dépliée depuis le plateau jusqu’aux cintres, manière d’exaucer le vœu des Quanguel de submerger Berlin avec leurs missives contre le Führer. La durée à peu près équivalente des deux spectacles, 01h45 et 01h30, est trompeuse. En effet, alors que Bellorini garde l’essentiel du récit nerveux de Vuillard, il ne retient que 27 pages sur 700 que compte la traduction française par Laurence Courtois du roman de Fallada. Bien en amont du spectacle, c’est donc ici que s’est opéré le resserrement de la focale sur la conscience des époux Quanguel : eux plutôt que la dizaine d’autres personnages dont l’écrivain allemand entrelace les trajectoires au sein d’un même immeuble de la rue Jablonski (une factrice, la belle-fille des Quanguel, un juge à la retraite, une vieille Juive, un jeune hitlérien, une médiocre crapule…). Les échanges des époux avec leurs compagnons de cellule respectifs ainsi que les visites des aumôniers sont également supprimés car ce ne sont peut-être qu’une manière indirecte de parler à soi-même ou à des parts de soi-même.

Dans une tribune récente de Libération, « De quoi la vague de films sur la Seconde Guerre mondiale est-elle le nom ? », l’historienne Sylvie Lindeperg, fustigeant Les Rayons et les Ombres (2026) de Xavier Giannoli, rappelle les « leçons de Fritz Lang sur la puissance de retournement du cinéma : filmer le châtiment du bourreau ou du traître ‒ si coupable soit-il ‒ le change presque inévitablement en victime ». Une petite affaire ne commet pas cet impair mais évite encore un autre écueil : héroïser les deux ouvriers, en faire des surhommes. Ainsi, Otto, couché à l’horizontale sur la planche de la guillotine, repousse encore et encore le moment de maîtriser sa fin : « Maintenant ! pensa-t-il, et ses dents voulurent croquer la capsule de cyanure… / Et il eut un haut-le-cœur, un flot de vomi emplit sa bouche, emportant le petit tube de verre… / Ô mon Dieu, pensa-t-il, j’ai attendu trop longtemps… / Le bourdonnement était devenu un sifflement, le sifflement était devenu un cri strident qu’on aurait pu entendre jusque dans les étoiles, jusque devant le trône de Dieu… / Puis le couperet fit craquer sa nuque. / La tête de Quanguel tombe dans le panier. » Anna, de son côté, qui avait choisi d’emblée de jeter le poison, reste ignorante du sort réel de son mari et subit l’attente interminable de sa propre exécution. C’est finalement un obus des Alliés qui tombe sur sa tête.
Le spectacle de Bellorini disperse les clichés sur le troisième Reich, dès son choix de partir du roman de Fallada, peu connu en France. C’est à peine si on discerne l’insigne nazi du costume du procureur. Nous ne sommes plongés ni dans la tête d’un salaud superlatif ni dans celle d’un résistant héroïque. Loin des camps d’extermination et des fours crématoires, les condamnés des prisons berlinoises sont exécutés par pendaison ou par guillotine. Celle-ci ne peut donc plus être associée automatiquement à la Révolution française. Nombre de Berlinois vivaient quotidiennement dans la peur. Les membres du parti, de la Gestapo, de la SS, gouvernaient, étaient gouvernés eux-mêmes, par la peur. Chaque voisin, chaque passant, chaque client est un délateur en puissance. La séparation matérielle et spirituelle entre le publique et le privé est annihilée. La police peut se retrouver à l’intérieur de chez vous à tout moment. Vos pensées elles-mêmes sont dangereuses et peuvent vous trahir. Votre vie sexuelle peut être passée au crible lors d’un procès qui traite pourtant d’un autre type d’affaire. Tout nom propre lâché par inadvertance lors d’un interrogatoire aura des conséquences désastreuses autour de vous. Le vernis de politesse de vos interlocuteurs officiels peut craquer à tout moment, le langage d’un juge ou d’un haut gradé être soudain défiguré, impulsif, viscéral, invectives, éructations, mots orduriers. La violence physique est sans préavis, foudroyante, sidérante. Les possibilités de résistance sont infimes : ne pas s’encarter, ne pas contribuer aux collectes, diffuser des tracts, saboter une chaîne de production… S’organiser serait plus que périlleux. Chacun agit seul, isolément. Il vaut mieux n’avoir aucune attache familiale et amicale. Des collègues de travail disparaissent du jour au lendemain. Les possessions des personnes juives aiguisent les convoitises. Détenir une radio, une plume, un pot d’encre, certains livres, vous rend immédiatement suspect.
Tomber par hasard sur une des cartes postales vindicatives des Quanguel ne peut donc que vous brûler les mains. On comprend le désarroi d’Otto lorsque l’inspecteur lui apprend que seules 18 sur les 276 cartes et 9 lettres déposées n’ont pas été livrées directement à la Gestapo. L’effet émancipateur ou non de ses cartes ne cessait de le tarauder. C’est même pour avoir voulu le vérifier par lui-même sur un des ouvriers de son usine qu’il a commis l’erreur fatidique. Un écrivain doit traverser la même ignorance des effets concrets de ses livres. On se souvient peut-être alors du séminaire sur La Lettre volée de Poe où Lacan affirme : « Une lettre arrive toujours à destination. » Un autre Jacques, dans La Carte postale (1980), lui répond que la condition même d’une lettre encourt précisément le risque permanent de ne pas arriver. Les 18 missives au terme inconnu, c’est donc la part de la « destinerrance » (Derrida) littéraire, un pari fait sur l’avenir d’un espace démocratique, aussi minime que vital.
Il est temps de préciser que Fallada a pu consulter après-guerre les dossiers que la Gestapo avait patiemment constitués sur les deux véritables ouvriers, Otto et Elise Hampel, à l’origine des personnages, dont les désormais fameuses cartes postales, qui ont ainsi survécu au régime, sont parvenues jusqu’à nous. Méfions-nous de tout pouvoir qui chercherait à faire passer les facteurs de la vérité pour des fauteurs de trouble.
