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À l’os. – L'!NSENSÉ
Bienvenue sur la nouvelle scène de l'!NSENSÉ
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LE DEUIL SIED A ELECTRE d apres Eugene ONeill mise en scene Gwenael Morin Avec Fabien Aissa Busetta Virginie Colemyn Kady Duffy Julian Eggerickx Barbara Jung Gregoire Monsaingeon Texte Eugene ONeill Traduction Louis Charles Sirjacq LArche editeur Adaptation mise en scene et scenographie Gwenael Morin Lumiere Philippe Gladieux Assistanat a la mise en scene Canelle Breymayer Jardin de la rue de Mons Maison Jean Vilar

À l’os.

Gwenael Morin présente au 80e édition du Festival d’Avignon Le deuil sied à Électrede Eugene O’Neill. Il met en scène les trois parties sur 3h30, entrecoupé de deux entractes, arrosé au rosé. Les mots qui nous creusent à l’os.


Ça commence sans chichis. Les six acteur·ices entrent de pied ferme, se positionnent en demi cercle devant les gradins et lancent les mots au couteau, vite, comme joué du revers de la main tel un batteur de free jazz qui commence à jouer alors qu’il s’est à peine assis. Ici, pas de temps psychologiques, de temps d’introspection, de rassemblement de soi qui donne ces tons solennels, sacrés, aux concerts de musiques classiques, non, on balance les mots comme on bat les cymbales et les caisses claires, sans point ni virgule. La matière dramatique est alors à l’os. Les acteur·ices se déplacent pour les utilités d’une scène, tout est convention, fait de quelques chaises et tables en plastiques, pratiques pour être brinquebalées à travers le jardin de la rue de Mons. On tape contre un grand panneau sur le côté comme pour taper contre une porte, on mime une boisson, on fait semblant qu’il y ait un corps mort, alors qu’il n’y en a pas, qu’il y a rien. En général on se sert de tout ce que peut le théâtre, mais qu’on lui interdit partout sur les scènes qui se respectent. Ça mime, ça joue « faux », ça en fait trop. Ça expose à grand jour l’artifice. Quand, au début, les acteur·ices, et particulièrement Virginie Colemyn, poussée par on ne sait quel fantôme, fait des gestes ou des grimaces, le public rit encore de l’extravagance, comme d’un signe hors de leurs mondes, incapables encore de l’intégrer dans la leur et nouer un lien, mais cela ne tardera guerre. Au bout de 3h30, l’ardent travail de cette équipe aura terrifié plus d’un de ce dont nous sommes capables. Et ce qui figure ici comme une leçon de théâtre, c’est que l’effet réel de ce spectacle se construit à partir de ses artifices, l’une après l’autre. Dans cette théâtralité à l’os, une écriture d’Eugène O’Neill qui pourrait paraître à première vue si poussiéreuse, apparaît ici dans toute sa violence. C’est qu’il y ait une grande irrévérence envers aussi bien le texte que le théâââtre, et encore devant le public. Difficile de ne pas entendre qu’une phrase comme J’espère tellement qu’il y a quelque part un enfer pour les gens de bien ne nous soit pas adressée. Ou encore quand Barbara Jung, vers la fin de la traversée et la tragédie accomplie nous invective : Qu’est-ce que vous regardez comme ça ? Ce n’est que pour mieux cacher vos secrets à vous ! Barbara Jung qui joue un parcours étonnant, de cet Électre américaine mise dans la fin de guerre de sécession. D’une naïveté adolescente à cette figure sans concession qui porte la probité et le courage comme un étendard et la volonté de vivre malgré toute la détresse comme une épée. Face à elle, nous sommes tous des lâches. La fille à papa devient cette souveraine, dont les derniers mots m’échappent et comme le jardinier auquel elle parlait : Je n’ai pas entendu ce que vous avez dit. Mais c’était quelque chose de l’acceptation de son destin, et la volonté d’en découdre, de mettre fin au cycle du malheur avec une obstination et un courage irréductible.

Et souvent, ce théâtre nous fait entendre l’action par une sorte d’analogie du réel, ou plutôt un théâtre où le réel s’accorde soudain avec la fiction et l’ancre dans le sol tout en la faisant exploser dans un illimité. Tout comme quand Grégoire Monsaingeon monte une marche, la descend et la remonte, ou : joue le cadavre de l’amant de sa mère et le meurtrier et passe de l’un à l’autre, de l’un dans l’autre, dans une mécanique corporelle qui dans sa concrétude matérielle nous ouvre à un sensible singulier, ouvert.

On voit les acteur·ices à l’œuvre, elles et eux aussi à l’os. Virginie Colemyn impressionne de sa présence féroce. On dirait qu’elle regarde comme un animal sauvage d’où le prochain danger peut venir. Elle marche et elle feinte comme un animal sauvage, portant la cruauté des mots de O’Neill à leur terrible réalité. Sa voix qui porte en elle toujours une multiplicité de fréquences, très aiguë et grave en même temps, comme une scie qui s’obstine sur nos vitres de protection pour nous atteindre dans nos entrailles. Elle les livre, les vomit presque, ou s’entrouvre elle-même pour nous laisser voir. Qu’est-ce que vous regardez comme ça !?

À côté de moi, un couple fort bien habillé, ne cesse de commenter le spectacle à voix haute : « Génial », « Excellent », « Énorme » et manifeste fortement sa présence comme pour dire : nous sommes chez nous. La femme prend des notes. Journaliste ou ministre, les deux dégoulinent de mondanité. Qu’est-ce que vous regardez comme ça !?

Et il y a aussi Fabien-Aïssa Busetta et Kady Duffy qui sont là, et dans leur rapport au jeu si différent, naïf, paraissant jeunes premiers à côté de ces monstres de scène que sont Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon, Virginie Colemyn, mais tout souverain dans leur singularité… il semble que l’un des grands arts de Gwenaël Morin est son art du casting, c’est là déjà que son travail commence à trouver dans un réel les échos de la fiction, ou l’inverse, pour la ancrer, la fiction, et le théâtre dans une immanence, pour lui donner son effectivité, sa réalité.

Julian Eggerickx aussi, présence qui rôde, chantant un blues ou je ne sais quoi, maître du pupitre aussi, texte en main, pas besoin de l’illusion, la tête souvent légèrement penchée, avec des mouvements qui scrutent, à l’écoute d’on ne sait quoi…

Il y a dans ce théâtre une extraordinaire économie. Quelques chaises et tables en plastiques, un portrait en carton et sa réplique en plus petit, parfois presque gaguesque, mais d’une efficacité redoutable. Un théâtre à l’os.