Cette page requiert que JavaScript soit activé pour fonctionner correctement. / This web page requires JavaScript to be enabled.

JavaScript is an object-oriented computer programming language commonly used to create interactive effects within web browsers.

How to enable JavaScript?

Sujets à vif : entre le corps / le son / le rythme, il y a… – L'!NSENSÉ
Bienvenue sur la nouvelle scène de l'!NSENSÉ
illustration article

Sujets à vif : entre le corps / le son / le rythme, il y a…

Le programme C des Sujets à Vif propose Dans les Bois, de Sebastien le Guen, Jérôme Hoffman et Dgiz, puis Bataille, de Hassan Razak, Pierre Rigal et Pierre Cartonnet.
Les Sujets à Vif ont un statut à part dans le festival d’Avignon : en partenariat avec la sacd, ils proposent des petites formes qui partagent un cadre commun : l’atmosphère du jardin de la vierge du lycée saint Joseph, la lumière du jour, le plein air et les cloches qui sonnent la fin de la matinée. Les propositions sont courtes (30 minutes environs) et légères (plateaux nus, ou presque) ce qui laisse tout le champ libre aux acteurs. Le cadre est destiné à des propositions inédites, fruits de rencontres et de collaborations qui n’auraient pas eu lieu sans cette occasion. Les deux spectacles du programme C ne dérogent pas à ce principe : c’est Vincent Baudriller qui a proposé au fildefériste Sebastien le Guen de travailler avec le rappeur Dgiz. Il est également à l’initiative de la collaboration entre les danseurs Hassan Razak et Pierre Rigal.
Le programme C met en question la relation entre le corps, le mouvement, la physicalité d’une part, le son et le rythme d’une autre part. Ainsi, les deux spectacles proposent la collaboration de circassiens et danseurs avec des musiciens. Il est donc question du rapport entre le corps et le son, le mouvement et la musique, le geste et le rythme. La cohérence de la programmation conjointe de ces deux spectacles se situe dans le rapport et le dialogue entre les artistes, qui ont eux-mêmes choisi de mettre l’accent à l’endroit de leur collaboration et de leur coprésence.
Le premier spectacle proposé réunit Sebastien le Guen et Jerôme Hoffman, membres de la compagnie Lonely Circus, et Dgiz, rappeur et slammeur de Seine-Saint-Denis. Les deux premiers travaillent à développer un « cirque électro », qui, selon Sebastien le Guen, questionne « la vibration entre le corps et le mouvement »1. En effet, en amplifiant le fil sur lequel il évolue, Sebastien le Guen produit des sons, aussitôt mixés par Jérôme Hoffman, jouant ainsi du dialogue entre corps et son. Dgiz, quant à lui, a souvent collaboré avec des metteurs en scène de théâtre.
Les trois hommes entrent, habillés de survêtements, ce qui donne à la proposition une allure de séance de travail ou de répétition. Le principe est assez simple : à jardin, le musicien-rappeur joue de la contrebasse et rappe, à cour Jérôme Hoffman mixe des sons avec ses machines et au centre du plateau, Sebastien le Guen joue avec des chevrons d’environ cinquante centimètres de hauteur, posés en équilibre sur la tranche. Il s’y perche, passe de l’un à l’autre, les déplace et les replace.
L’intérêt et la difficulté de cette proposition réside dans la coprésence de ces trois pratiques qui, individuellement, présentent des aspects tout à fait intéressants. Porté par les sons d’Hoffman, Le Guen impose une présence énigmatique. La parfaite maîtrise de son corps lui confère le mystère de certains animaux : mi-hibou mi-gargouille, il se fige sur les chevrons, le visage impassible et le regard comme posé sur le public. A des milliers de kilomètres, le flow de Dgiz percute et ses paroles font sourire.
Ontologiquement fragile et construit sur le risque de sa propre disparition, l’équilibre semble être le maître mot de la collaboration des trois artistes, car chacun d’entre eux travaille avec le risque. Le rappeur peut de dé-rapper2 sur le fil des mots. Le fildefériste risque la chute et le musicien de perdre le rythme. Ainsi, la proposition tend à maintenir un fragile équilibre du corps, du son et du mot. Malheureusement, c’est bien à l’endroit de cet équilibre que la proposition semble buter. La coprésence des artistes amène une série de contradictions qui ne semblent servir leur propos. Tous évoluent dans des énergies très différentes qui ne résonnent pas ensemble mais se parasitent l’une l’autre. Une décalage latent, ni assumé ni questionné, qui donne l’impression d’un montage photoshop.
Dans les bois, le titre du spectacle, vient ajouter un cadre esthétique supplémentaire à cette proposition déjà complexe. Sans le titre et la feuille de salle, qui évoque à la fois la forêt et les contes de fées, on n’aurait sans doute pas cherché à fixer un tel imaginaire sur la proposition scénique. Certes, Dgiz parle du petit poucet, de lapins et de cerfs. Les chevrons peuvent également évoquer des arbres et les sons diffusés les bruits de la forêt. Mais l’ensemble de cet environnement esthétique semble plaqué et tenir d’un parti pris de départ qui aurait pu disparaître au fil de la création.
Le cadre du numéro et l’attente de l’exploit du fildefériste, présents dès le début du spectacle, entrent en contradiction avec le parti pris esthétique et thématique de la forêt.
Ainsi, cette forêt ne « prend » pas. Peut-être les sons sont-ils trop faibles ? Peut-être la lumière de ce dimanche matin ne convient-elle pas ? Peut-être que les faits et gestes des acteurs l’empêchent de prendre de l’ampleur ?
Quoi qu’il en soit, on quitte les trois artistes avec l’impression d’avoir raté une émulsion. Chacun d’entre eux – Lonely circus d’une part et Dgiz de l’autre – proposent des pratiques tout à fait passionnantes, mais leur confrontation et leur frottement n’ont pas fait apparaître, ce matin en tout cas, une nouvelle forme – ou créature – dans ces bois-là.
Si le rapport entre les acteurs (ou artistes) constitue le talon d’achille de la première proposition, le second spectacle, Bataille, pourrait être érigé en modèle de « comment le théâtre c’est avant tout le rapport entre deux présences sur une scène ».
Deux individus en pleine bagarre entrent en trombe sur scène et luttent en hurlant, sur une musique qui fait penser à un jeu vidéo du type street fighter 2. Ça commence fort. Ils se tapent et hurlent et se tapent et hurlent en ponctuant leur échange par de naïfs « ça va ? Ça va… »
Ces deux hommes, ce sont Pierre Cartonnet et Hassan Razak. Le premier est circassien et acteur, le second est danseur, spécialiste de percussion corporelle (compagnie Onstap, ça ne s’invente pas…). Pierre Rigal, qui a collaboré au spectacle et l’a mis en scène annonce avec humour en conférence de presse « je me suis dit que quelqu’un qui fait de la percussion corporelle, c’est quelqu’un qui se tape dessus. »3
Cet esprit un peu naïf, qui n’utilise pas la scène comme lieu d’exposition d’une réflexion théorique, donne au spectacle toute sa force et son côté percutant. C’est un jeu : rien n’y est fait au sérieux, tout y est fait pour jouer, tout le monde est averti de ce registre ludique. En conférence de presse, Rigal parle de Sade, de Bataille, mais le spectacle laisse place à la performance des acteurs. Plus c’est violent, plus c’est grotesque, plus c’est drôle.
Sur scène évoluent deux clowns, ou deux fous, ou deux personnes hautement alcoolisées. Leurs faits et gestes sont tout à fait illogiques, et par là-même imprévisibles. On ne sait pas du tout pourquoi ils se tapent, mais on est passionné de suivre l’évolution de leur bagarre, car cette dernière est complètement irrationnelle. L’un s’acharne pendant que l’autre l’observe, quasi impassible, en jetant des oeillades au public l’air de dire « ce mec là n’est pas tranquille », et brusquement, celui qui avait l’air d’être sérieux se met à imiter naïvement les geste du premier, et le rejoint dans son délire de coups.
Après l’avoir littéralement roué de coups, Razak caresse la tête de Cartonnet avec beaucoup d’affection, puis le saisit par les cheveux et court dans tous les sens, son partenaire au bout de son bras. L’autre, dans un fou rire, le suit en hurlant. Puis Razak lâche Cartonnet, qui continue le mouvement comme s’il ne se rendait pas compte qu’on ne le torturait plus. Il hurle de plus belle, crache du faux sang par terre. Razak regarde le public avec interrogation. Puis s’attrape lui-même la tête et part dans le mouvement.
Le rythme semble être l’atout majeur de ce spectacle. Il nous semble assister à un concert de musique classique ou électronique, construite sur des montées, des breaks et des redescentes. Les deux corps sont comme deux instruments, sources de rythme par leur mouvement, et par le son des percussions corporelles.
Il est impossible pour le spectacteur de construire un récit logique ou une fiction sur ces faits et gestes, d’ordonner mentalement ce qu’il perçoit des deux acteurs. Cette impossibilité de fiction force le public à être attentif uniquement à ce qui se passe sur scène dans un présent immédiat. Il ne s’agit pas de savoir pourquoi ils agissent ainsi, mais d’apprécier comment ils agissent, et surtout comment ils s’influencent l’un l’autre. Le spectacle se déroule véritablement entre les deux acteurs, à l’endroit de leur interaction. Ce qui importe, c’est ce qu’ils font en direct, c’est-à-dire leur performance.
On jouit de voir ces deux corps bouger ensemble, se répondre, se provoquer, s’entraîner l’un l’autre. On ne s’intéresse qu’à ces corps et c’est très satisfaisant. Des fois, Pierre Cartonnet raconte quelque chose, une vague histoire d’amour complètement décousue, diluée. Le seul intérêt, à ce moment-là, c’est de le voir parler, qu’importe ce qu’il dit.
Le risque aurait été de tomber dans l’exercice de style. Il n’en est rien. Rigal, Razak et Cartonnet ont repéré l’écueil et passent au large, sans danger. La communication et l’interaction entre ces deux corps si différents (l’un est long et fin, l’autre petit et trapu) fonctionne à merveille. Les contradictions manifestes de ces deux présences et de ces deux attitudes est le matériau du spectacle. Et si cette proposition fonctionne si bien, c’est sans doute parce qu’elle est réalisée avec distance, humour, sur le ton du jeu, du théâtre, et du « pas sérieux ».
Le programme C nous conforte ainsi dans la conviction que la scène est avant tout l’endroit de l’interaction entre les acteurs, bien avant celui d’un discours, bien avant celui d’une virtuosité. Ce qui importe, c’est ce qui se joue entre les acteurs : l’énergie du jeu qui circule et résonne dans l’assemblée du public.
1Conférence de presse du 17 juillet, Festival d’Avignon http://www.festival-avignon.com/fr/Renc/1038/Video
2Jeu de mot de Dgiz
3http://www.festival-avignon.com/fr/Renc/1038/Video